Archive for avril, 2011

Un jour, mon prince viendra

Posted 29 avr 2011 — by Alexandre Silenus
Category Ouais, mec

T’es jeune. Tu rêves. Tu en rêves. Tu l’imagines.

Forcément, elle sera belle, comme sur le papier glacé. Une vraie icône. Un top model, sensuelle et sage à la fois. Indémodable, inaltérable, une beauté… universelle. Ouais, rien que ça. Tu sais pas bien la définir, cette beauté, mais tu vois des visages célèbres passer dans ta petite tête et en réalité, elle sera mieux que toutes ces stars.

Ce sera une déesse du pieu qui fera tout ce qui te fait envie, qui te devinera, et qui te fera faire des choses que t’imaginais même pas possibles. Des extases jamais vues. Des pieds dingues. Capable de te faire te surpasser. Capable de t’accompagner dans des découvertes et ce sera toujours marrant, fun, et soooo sex. Inlassable, en plus, la greluche. Du genre qui a toujours encore faim, mais pas envahissante non plus. Qui te fera jamais mal pendant, qui te collera pas de bleus ou de torticolis. Qui te laissera faire quand tu veux, ce que tu veux. Toujours disponible. La bête de sexe idéale, qui baise et qui fait l’amour.

Elle sera intelligente, bien sûr. Une tronche. Un puits de science. Balaise en orthographe, incollable en ciné et musique. L’histoire, l’architecture, les traditions et coutumes du monde entier ? Elle connaîtra tout ça, elle pourra même t’apprendre des anecdotes tous les jours. Elle parlera couramment 5 langues vivantes, 2 langues moribondes et maîtrisera 3 langues mortes. C’est simple : si demain elle organise le dîner du G20 ou du Conseil de Sécurité de l’ONU, on va passer une putain de soirée trop classe, mais en plus la paix dans le monde va progresser et la solidarité internationale aussi.

Elle sera forte, aussi. Physiquement. Du genre capable de gravir l’Annapurna, de porter les courses et les gamins dans à peine deux bras, de déménager l’armoire sans la vider, d’encaisser des hectolitres de picole sans sombrer dans le coma éthylique, d’épater le dance floor toute la nuit et d’enchaîner le boulot sans que ça se voie le lendemain. Ses globules blancs repousseront toutes les attaques des saloperies de la vie. Elle sera à l’épreuve des bactéries, des virus, des prions, des dioxines, et même des radiations de Fukushima.

Sa peau ne prendra pas une ride, pas une tache, pas une rougeur, pas une écorchure, pas un bouton. Cheveux cassants ? Ça fait longtemps qu’elle aura gagné la guerre. Ses ongles ? Du titane. Ses dents ? Toujours d’un blanc éclatant, presque luminescentes. Elle ne transpirera quasiment pas, non plus. Et elle sentira toujours bon. Un truc dans les hormones, va savoir.

Elle sera forte aussi, mentalement. Capable de prendre des décisions en quelque seconde. Capable d’endurer les difficultés de la vie en gardant le moral, de rire après un enterrement (pas pendant : elle a de la tenue, bordel !). Capable d’échafauder des stratégies en 36 étapes, et d’ailleurs, tout son flan se démoulera sans accroc parce que ce sera une bête de Machiavel mâtinée de Sun Tzu. Pour le dîner du G20, elle les tiendra par les couilles. Ils seront à la fois fascinés et terrorisés. Comme toi, quoi.

Et puis tu cherche un peu tout et son contraire : timide et un peu réservée parce que c’est attendrissant, mais capable de rembarrer ton boss qui voulait te faire bosser ce dimanche quand elle l’intercepte au téléphone ou les flics qui te cherchent des noises. Elle sera sage et présentable, elle ravira mémé tradi avec sa jupe à carreaux sous le genou, mais en même temps elle sera déjantée et assez folle pour copiner avec le cousin junkie destroy. Elle sera le centre de l’attention parce qu’elle sera brillante, elle sera pote avec tout le monde. Et en même temps elle sera modeste. Elle sera bien élevée mais elle aura connu la rue et les freaks. Elle sera calme mais spontanée et pétillante. Elle aura le meilleur de tout, en fait.

Ce sera un genre de pur mec, un peu vulgaire, un peu brut, sans chichis, cash et détaché, franco, détestant les potins, ironisant sur la dictature des féminins et sur l’astrologie. Mais quand même, ce sera une vraie fille, féminine jusqu’au bout des ongles manucurés, sapée chic et mode avec une touche si personnelle qu’elle sera la quintessence de la Parisienne. Pas vulgos, un chouille décalée, facile à remarquer mais pas tape à l’œil, classe mais pas nouveau riche.

Elle sera très créative, forcément. D’ailleurs, ce sera une pro du do it yourself. Un McGuyver de la vie. La bouffe, les fringues, les meubles, le bricolage, la déco, la musique, le dessin, la bagnole, l’informatique, le jardin, le maquillage, les massages, elle sait tout faire avec ses deux mains. Tout ça sans bousiller la manucure, hein, forcément. Et en gardant les mains douces et caressantes. Mortel.

Elle sera généreuse, mais pas au point de m’embarquer dans des causes qui vont bouffer nos loisirs, faut pas déconner non plus. Elle aura une profession géniale et respectée, et en plus qui lui laissera un max de temps libre. Elle aura du fric pour que la vie ne soit pas une galère. Et sa famille sera trop sympa avec toi.

Et en plus, la rencontre sera trop géniale. Il fera beau, ce sera magnifique et limpide. Le lieu sera trop classe.

Ouais, tout ça.

Et puis, avec le temps, avec les rencontres, tu vois bien que non. T’en veux pas de la princesse miraculeuse et parfaite. Des princesses, t’en as peut-être croisées. Elles sont calmes mais elles sont chiantes. Elles sont belles mais froides. Elles sont déjantées mais elles sont insupportables. Elles sont bien élevées mais transparentes. Elles sont cultivées mais deviennent de vraies maîtresses d’écoles.

Alors quand on y pense (si si, allez, quoi… ) celles qui sont intéressantes, c’est celles qui sont… un peu plus “banales”. Avec des défauts. Des gros et des petits. Celles qui ont une histoire et des cicatrices qu’elles te racontent un peu bourrées en fin de soirée dès la première rencontre. Celles qui avancent dans la vie et qui se cherchent en même temps parce qu’elles ne sont pas sûres d’elles. Celles qui sont malades. Celles qui ont besoin de réconfort. Celles qui sont maladroites. Celles qui ont des lacunes. Celles qui sont différentes de celles qu’on veut nous montrer comme modèles.

Elles sont pas chiantes, plates, sans aspérités. Non, elle sont juste moins spectaculaires. Elles sont loin des rêves bling bling. Mais elles sont quand même extraordinaires parce qu’elles sont pas une somme de qualités. Elles sont une personne, et une personne c’est un tout.

Un jour, j’ai dit à quelqu’un que j’aimais et admirais profondément : “les autres sont aveugles mais moi j’ai une chance énorme : je sais voir que tu es belle, dedans et dehors“. Ouais, des fois je sors des trucs un peu niais comme ça (et le pire, c’est que je les pense). Elle ne voulait pas m’écouter. Pourtant, j’avais raison. Aujourd’hui, tout le monde sait qu’elle est belle dedans et dehors. Même elle. Bon, faut que je lui rappelle souvent, mais les amis c’est fait pour ça.

Aujourd’hui, des tas de mecs et de nanas ont regardé une jeune anglaise épouser un prince. C’est cool. Ça fascine. C’est beau. Il y a de la foule qui acclame. Ça pue le fric et les traditions. Et toutes les merdes sont enfouies sous la dorure et planquées par les services qui vont bien. Beuark.

Vous voulez vraiment d’un prince charmant au sourire ultra brite ? J’ai toujours trouvé qu’avec sa tronche de surfer décérébré et ses muscles parfaits, c’était une pure tête à claques.

Au moins, William est moche.

Et encore, moins que son père et sa belle-mère.

Partir en beauté

Posted 21 avr 2011 — by Alexandre Silenus
Category Ouais, mec, Science friction

Victor avait tout prévu quand il avait signé le contrat “un dernier pour la route” comme on l’appelait ironiquement, et qui en réalité portait le riant nom de “Plaisir Ultime”. Arasaka Elder Entertainment Corp. proposait depuis 2049 une formule tout en un : extraction de souvenirs, dernier plaisir, préparation, cérémonie et résolution des papiers officiels. A 95 ans, il ne voyait pas vraiment quoi faire d’autre qui soit excitant. Il était un peu amer depuis le décès de sa dernière compagne un an auparavant, bien qu’il soit fier de sa fille et de ses petits-enfants. Son gendre était un con mais au moins il était gentil.

Péniblement, il s’était apprêté pour son dernier jour : une jolie chemise mousquetaire un peu raide à l’encolure, un complet bleu rayé, des souliers presque neufs, et un dernier coup de peigne sur ses cheveux blancs en sortant du taxi. La maison était rangée, les papiers étaient signés depuis un moment, les affaires étaient en ordre et sa fille était prévenue de son choix. Elle n’approuvait pas sur le fond mais savait que Victor était du genre têtu : ce qu’il avait dans le crâne, il ne l’avait pas ailleurs, comme on disait. Aussi, elle avait fait le nécessaire pour prévenir famille et amis de l’heure de cérémonie.

Victor se présenta à l’accueil où un joli androïde féminin lui souhaita la bienvenue et lui proposa de la suivre vers la salle de réception. Là, il dîna paisiblement de succulents mets qu’il avait soigneusement choisi : de petites quantités, mais une grande variété. En quelque sorte, il refaisait le tour de ce qu’il avait tant aimé pour ce dernier repas. Le tout était arrosé de vins marquant les étapes de sa vie, à chaque verre correspondait une année et un cru. Face à lui se tenait un androïde ressemblant trait pour trait à son aimée, au moment de leur rencontre 57 ans auparavant, dans une gare. Son comportement, ses phrases, le timbre de sa voix avaient été reconstitués par un long travail de compilation des traces qu’elle avait laissées tout au long de sa vie. Le carmin de ses lèvres, ses cheveux flottants, son regard malicieux, même ses grains de beauté, tout y était. Victor avait donné de nombreux renseignements et pris un grand soin d’apporter toute pièce qui pouvait améliorer le rendu final. Il avait été très minutieux.

Le vieillard, heureux, prit son temps, et la conversation avec l’être artificiel était même franchement agréable : non seulement elle se rappelait aussi bien que lui des souvenirs qu’il partageait, mais encore elle disposait d’éléments qui lui permettaient de relancer la conversation. Même son rire discret était saisissant de réalisme. Il se laissait porter tout en sachant que cela était factice, mais quand on arrive en fin de vie et que l’on veut passer un bon moment, un joli mensonge vraisemblable bien amené vaut toutes les dures vérités. On l’avale avec délectation, et c’est ce qu’il voulait : partir sans amertume, heureux, avec la banane et l’esprit serein.

Son cigare avait été allégé car ses poumons supportaient mal le tabac naturel, mais les OGM d’aujourd’hui rendaient à la fois la saveur et la sensation sans provoquer de toux inconvenante en un moment aussi précieux qu’unique. Quand elle lui prit la main, il ne tressaillit pas. Elle était chaude, un peu moite, et sa peau avait le délicat parfum corporel qu’il lui connaissait, à peine entamé par une légère touche de cet élixir de chez Guerlain qu’elle mettait pour sortir. Quand elle imprima avec son pouce une pression sensuelle à l’intérieur de sa paume, il frémit de plaisir et d’excitation. C’était à la fois un souvenir et une réalité, un bis, un replay, un same player shoot again. Mais sans nostalgie. Il n’y aurait qu’une fois, et pas de lendemain pour pleurer ou regretter.

La robe de soirée vert bouteille de sa compagne était chic et provocante, comme seuls les couturiers véritables en ont le secret. La tête légèrement embrumée par le vin, il commanda deux cafés bien serrés, tant pis pour le palpitant, de toute façon ce soir il aurait son content d’excitation et d’émotions. Il se leva et la prit dans ses bras pour entamer une danse lente et langoureuse sur un vieux rock des années 70. Elle passa une main sur sa nuque et le regarda droit dans les yeux tout en ondulant en cercles, doucement, pour ne pas le faire tomber. Il l’embrassa.

Même sa bouche gourmande et taquine était saisissante. Il sentit un picotement dans le bas-ventre, qui ne se traduisit pas par une érection car cela lui était désormais impossible sans assistance, mais qu’importe, ce moment là viendrait aussi. Il enfouit sa tête dans le cou de ce clone si parfait et lui mordilla l’oreille. Elle réagit. C’était vraiment bien imité…

Puis il pensa que le moment était venu de passer dans la pièce d’à côté, au Plaisir Ultime. Il y avait beaucoup pensé. Il en avait beaucoup rêvé. Aujourd’hui, par cet après-midi radieux d’avril, il était fin prêt. Et il en avait furieusement envie.

La pièce ressemblait en tous points à ce qu’il avait demandé : une copie conforme de leur première chambre, avec même, raffinement suprême, un peu de désordre et de vêtements mal rangés, et la fameuse commode dont le deuxième tiroir ne fermait pas. Même les volets de fer avaient été posés et une lumière semblable à un lampadaire urbain passait au travers selon un certain angle, comme s’il était vraiment au troisième étage. Il posa les deux trodes sur ses tempes, cercles d’à peine trois centimètres de diamètre et deux millimètres d’épaisseur. Avec un peu de coquetterie, il pensa que cela masquait peut-être même quelque rides. Mais l’androïde y prêtait-elle attention ? Oui, on dirait bien, car elle lui fit remarquer que cela renforçait son regard. Elle aurait sans doute dit quelque chose comme ça de son vivant. Vraiment, c’était du beau boulot.

Tandis que le clone faisait tomber avec grâce ses vêtements dans la pénombre, il regarda les seringues hypodermiques. Il se retourna et la vit nue. Quel choc ! Et toujours ce picotement. Elle s’approcha de lui, et lui posa la première seringue sur un genou. Puis l’autre. Puis les chevilles, les aisselles, les coudes, la nuque, les hanches. Dans une minute, il serait moins ankylosé et retrouverait la souplesse de ses trente ans. La seconde seringue se posa sur sa carotide en envoya à son cerveau une vague de chaleur qui réactiva ses sens. Il y voyait mieux, sentait encore davantage la peau et même les sécrétions d’excitation de l’androïde. Son épiderme se hérissa de plaisir. La dernière seringue se posa sur son pubis et provoqua en un rien de temps une érection comme il n’osait plus en rêver depuis des années.

Il retrouva ses réflexes et visita le jolie corps qui s’offrait à lui, avec ses doigts, avec sa bouche, avec ses paumes, la regarda, la pénétra lentement de face. Un frisson qu’il croyait oublié remonta le long de sa colonne vertébrale. Il lui fit l’amour doucement, passionnément, et dans l’action il trouva que ses cris et ses réactions étaient très naturels. Les trodes lui renvoyaient la vision de son corps bien plus jeune, tout en synchronisant le ballet du corps de chair et du corps synthétique. Même ses fluides corporels, reproduits fidèlement grâce à quelques brins d’ADN prélevés sur sa chère disparue, étaient bien réalisés. Elle transpirait peu mais mouillait abondamment. C’était bon, c’était torride, et c’était un souvenir brûlant enfoui qui remontait à la surface comme un plongeur en quête d’oxygène.

Elle le renversa et se mit à le caresser, à lui suçoter les tétons redevenus miraculeusement hypersensibles, glissa une main entre ses cuisses puis descendit lentement sa langue pour le sucer en le regardant. Une main dans ses cheveux, il se laissait faire. Un doigt s’insinua doucement sous ses bourses, massa son périnée et son anus puis remonta lentement son intimité pour lui titiller cette fichue prostate qu’il avait fait opérer une décennie plus tôt. Aujourd’hui, ce petit organe étrangement situé ne lui servirait qu’au plaisir.

Il s’enivrait de sexe comme aux premiers jours. La tendresse des retrouvailles artificielles laissa progressivement place à un désir plus puissant, plus profond. Il la fit remonter vers lui, l’embrassa fougueusement en fermant les yeux et l’installa sur son membre toujours divinement raide. Tandis qu’elle ondulait sur lui, il admirait ses seins fermes aux tétons dressés, la rappelant contre lui de temps en temps pour envoyer avec sa bouche autant de messages d’amour. Il la poussa sans ménagement sur le côté, la retourna et la pénétra en cuillère, collé à elle pour un maximum de contact épidermique. Au bout d’un moment, il la retourna sur le ventre, glissa une main entre ses cuisses pour exciter son bouton à plaisir, une autre contre un sein et s’activa, de plus en plus vitre, de plus en plus fort. Ce n’était pas particulièrement créatif, mais comme en cuisine, il y a parfois des choses simples et saines qui vous remplissent de satisfaction.

A l’unisson, elle vibrait, c’était presque trop parfait, mais c’était vraissemblable. Elle avait été une merveilleuse amante, et ils étaient très bien accordés dans leurs plaisirs dès leurs débuts. Elle, violon aux multiples cordes et nuances, dont l’âme vibrait au toucher, lui archet tantôt tendre et tantôt tressautant, long et caressant. Ils avaient su trouver de petites choses pour faire durer le désir pendant longtemps. Leur curiosité naturelle les y avait beaucoup aidé.

Il sentit que le crescendo allait atteindre son apogée. Ce miracle biologique et technologique avait un coût. Raviver un vieux corps revenait à puiser toutes les ressources pour les brûler en une apothéose finale qui ne ferait que le consumer plus vite. Le cœur et le cerveau ne pouvaient pas encaisser ce genre de choc, malgré toutes les tentatives et toutes les recherches encore en cours : c’était un feu d’artifice final, pas une potion de jouvence.

Il voulait finir face à elle, aussi il la retourna pour une dernière chevauchée fantastique. Un tremblement le saisit dans les mollets. Quelque chose remontait et lui picotait les fesses qu’elle empoignait fermement en gémissant sous ses assauts. L’orgasme final arrivait, montant lentement des entrailles et dévastant tout le corps sur son passage, par vagues de chaleur et de plaisir si longtemps oubliées. Il n’étouffa pas son cri de jouissance, maintint difficilement ses yeux ouverts pour la voir crier à l’unisson, les cheveux emmêlés et les pommettes rougies. Il sentit même le liquide séminal partir en longs traits dans ce vagin artificiel si réaliste.

Haletant, il sentait ses forces l’abandonner quand il s’affala contre elle, alors qu’elle suintait légèrement. Il la regarda et parvint à murmurer en souriant, alors que sa vue s’embuait et qu’il distinguait tout juste ses yeux clairs, “merci mon amour…”.

Trois minutes plus tard, les robots nettoyeurs entrèrent dans la pièce et retirèrent le mobilier. Ils soulevèrent le corps avec précaution et le dirigèrent vers la zone de préparation, où il serait lavé, apprêté et mis dans un cercueil pour la cérémonie d’adieu qui précédait la crémation. Le droïde féminin fut désactivé à distance et lui aussi fut dirigé vers un processus de recyclage complexe : dans un bac les pièces mécaniques, dans un autre les liquides et produits chimiques, l’électronique embarquée fut d’abord effacée puis remise à disposition, les éléments extérieurs de texture furent fondus et dépigmentés.

Tout cela ne prit que deux heures, et quand le moment fut venu, la famille était prête pour une courte cérémonie durant laquelle un hologramme de Victor fut projeté. Il y faisait un court discours de trois minutes à peine, souriant, apaisé, expliquant qu’il voulait partir en beauté. Ce dernier message finissait par un simple : “merci pour tout et adieu”.

C’est marrant comme on parle de sa première fois, avec émotion, nostalgie, humour ou même peine. C’est un truc un peu classique. Mais je n’ai jamais entendu quelqu’un raconter sa dernière fois.


Un jour, Sigmund Freud décida de mettre fin à sa vie sexuelle pour se consacrer à celle des autres. Un acte délibéré, avec une dernière fois en  quelque sorte “programmée”. Si ça c’est pas de l’abnégation…

Je me demande bien ce que ça fait de se dire que c’est la dernière fois. Peut-être qu’on n’y prête plus attention quand les hormones ont fermé boutique depuis longtemps ? Peut-être qu’on arrête parce que c’est de plus en plus catastrophique ? Peut-être que le corps n’est plus une source de plaisir mais une prison de douleurs et de perturbations ? Peut-être qu’on espère toujours qu’il y aura une prochaine fois ?

Mon corps n’est pas moi

Posted 20 avr 2011 — by Alexandre Silenus
Category Ouais, mec, Ras le cul

Un jour tu te réveilles et tu comprends le sens de l’expression “bien dans sa peau”. Le truc, c’est que tout le monde en parle et met un peu tout et n’importe quoi derrière. Avoir confiance en soi. Être avenant et ouvert. Équilibré. Savoir ce qu’on veut et ne veut pas. Savoir ce qu’on vaut.

Ouais, peut-être, mais ça ressemble à des conséquences, tout ça, pas à des causes. Bien dans sa peau, c’est un truc entre soi et son corps. Un jour tu te découvres locataire d’un tas de chairs bizarrement assemblée et tu piges que c’est pas tout à fait toi qui commande. Tu sais, cette petite voix intérieure. Ce fameux Moi. Le cerveau, d’abord c’est un p’tit vicieux qui te fait des trucs en loucedé par derrière, hors conscience. Ensuite, il a beau trôner là-haut, près des principaux organes des sens, genre “c’est moi qui suis aux manettes”, c’est un chefaillon sans vrai pouvoir.

Déjà ton corps régit un peu comme ça vient, et il ne fait pas ce que tu attends de lui, ce que tu as prévu. Le sommeil, la douleur, la fatigue, la maladie, la nourriture, l’alcool et autres substances, ton corps les subit à sa façon et surtout, pas comme tu l’espérais. Pas comme les films et les bouquins te le laissaient imaginer. Malgré l’habitude, même si tu as testé les limites, t’es jamais à l’abri d’une surprise. Souvent dans le mauvais sens. Et la plupart du temps, tu te rends compte que l’âge d’or est derrière toi et que tu es sur la longue pente glissante qui t’amène jusqu’au trou final. Car oui, l’âge d’or est toujours derrière toi, quel que soit l’âge en question.

Il y a des érections très malvenues qu’on ne peut pas stopper net même en pensant à des pigeons morts noyés dans du vomi (et il va falloir gérer ce mandrin pas très discret), et d’autres furieusement attendues et qui ne viennent pas (pourtant, en vidéo, c’était vachement excitant, alors pourquoi ?) ou qui ne durent pas autant que le machin gris et mou le voudrait (encoooooore !). Il y a des trucs que le corps ne voudra pas faire parce qu’il n’est pas entrainé : porter de gros poids, tenir le rythme, courir vite, être souple. Il y a des trucs qui t’emmerdent et que la chirurgie peut un peu tripoter mais pour des prix exorbitants et avec toujours cette trouille que ça foire : de vilaines taches, des yeux bigleux, des verrues, des dents de traviole, une jambe trop courte, des cheveux qui disparaissent (oui, pour un mec, ne pas avoir de tifs sur le caillou ça peut être un complexe) ou qui ne sont pas de la bonne couleur ou de la bonne texture.

Et puis il y a des trucs pour lesquels t’es un peu condamné à faire avec. Un nombril pas très beau. Des cicatrices. Une peau blafarde qui n’aime pas trop le soleil. Une tronche tristement quelconque. Une aversion du chaud. Une tendance à avoir un petit bidon. Des mains pas très gracieuses. Une bistouquette pas droite et pas très impressionnante. Une pilosité bizarrement implantée. Un hypersensibilité qui fait qu’entre caresse et chatouille la nuance est vague. Le nez crochu. Les oreilles pointues. Les pieds plats. Un corps. Le mien. Pourtant, c’est pas moi. C’est pas comme je voudrais. Il ne m’obéis même pas.

Avec le temps, tu finis par faire le tour du propriétaire, mais tu découvres toujours (métaphoriquement) des fissures sous l’escalier et même parfois un nouveau cagibi mal éclairé. Tu évalues les travaux éventuels, tu vois bien que c’est hors budget. Tu vois le temps qu’il faudrait y passer pour retaper a la mano, tu vois bien que t’as pas la motivation. Et tu te demandes pourquoi on n’apprend pas à l’école à tester ses limites. Putain d’éducation et de morale chrétienne qui sépare le corps et l’esprit : on produit des esprits instruits (dans le meilleur des cas) dans des corps… abandonnés à eux-mêmes. Rabelais est toujours au programme mais sa brillante vision a été foutue au placard, avec des couvertures cradingues par-dessus.

Ah mais si, y’a l’éducation physique ! Tu parles, Charles, c’est tout au plus de la gym. Autant faire passer un cours de fitness pour un entrainement des moines de Chaolin. On cherche à faire faire des sports aux élèves en leur faisant respecter les différentes règles, pas à leur faire découvrir leurs capacités. On est plus dans l’esprit scout de camaraderie collective que dans l’éveil individuel. Les cours de sciences nat’ ne valent pas mieux. A part 4 ou 5 planches anatomiques assez petites, le reste des leçons reste de la pure théorie. Pour connaître les limites du corps humain, va falloir explorer tout seul !

Justement, on explore, tout seul. Et comme personne chez les grands n’en parle, on n’arrive pas à en parler. C’est une maïeutique qui ne ferait que la moitié du boulot : l’exploration sans le partage des avis et des expériences. Et tout le monde entretient le mystère parce que le corps est encore une zone de non-droit. Les mecs n’en parlent pas. Les filles, plus vite confrontées à un regard tiers, ne serait-ce que par le gynéco, sont amenées à parler plus rapidement et par la suite se parlent entre elles, c’est déjà ça.

Mais quand à la première visite médicale en sixième un p’tit garçon se retrouve devant une infirmière qui lui tripote les bourses pour voir si tout est bien en place, d’abord c’est un gros choc, ensuite, à qui tu veux qu’il en parle ? Et par la suite, tu le vois demander à sa mère si les bagues dentaires de sa petite copine risquent de lui rayer le casque ? Ou à son père s’il faut décaloter avant la pénétration ou s’il faut laisser le prépuce servir de couverture, des fois que l’entrée soit pleine de barbelés ? Tu le vois demander au médecin, qui lui fais sa prescription pour une angine, comment donner du plaisir à sa partenaire ? J’ai beau chercher, je ne vois pas.

Il y a eu à une époque une petite révolution. Sur une radio nationale un Doc parlait de sexe et de sexualité, du corps et de ses affres en termes simples à une heure de grande écoute. Scandale au début ! Quelle horreur, à l’heure du souper ! Et puis on l’a caricaturé par le fameux “ce n’est pas sale, ton corps change”. Pas si caricatural que ça, finalement : dédramatiser, mettre des mots sur des choses, décomplexer, comprendre et faire comprendre, détailler, conseiller. Se sentir moins seul face à certaines interrogations. Une bouffée d’air frais à un moment où j’en avais besoin.

Avec le temps, j’ai fini par mieux connaître cet autre Moi. Ce véhicule de chair, d’os et de fluides. J’ai pas choisi le modèle. Il est capricieux. Et j’ai beau le regarder, essayer de m’y habituer, j’ai beau essayer de le conduire ici et là depuis quelques années, je ne m’y fais toujours pas.

Il n’est pas Moi.

Mais le plus emmerdant, c’est que quand les autres parlent de moi, c’est à ce machin-là qu’ils pensent, et comme ça qu’ils me représentent.