Partir en beauté

Victor avait tout prévu quand il avait signé le contrat “un dernier pour la route” comme on l’appelait ironiquement, et qui en réalité portait le riant nom de “Plaisir Ultime”. Arasaka Elder Entertainment Corp. proposait depuis 2049 une formule tout en un : extraction de souvenirs, dernier plaisir, préparation, cérémonie et résolution des papiers officiels. A 95 ans, il ne voyait pas vraiment quoi faire d’autre qui soit excitant. Il était un peu amer depuis le décès de sa dernière compagne un an auparavant, bien qu’il soit fier de sa fille et de ses petits-enfants. Son gendre était un con mais au moins il était gentil.

Péniblement, il s’était apprêté pour son dernier jour : une jolie chemise mousquetaire un peu raide à l’encolure, un complet bleu rayé, des souliers presque neufs, et un dernier coup de peigne sur ses cheveux blancs en sortant du taxi. La maison était rangée, les papiers étaient signés depuis un moment, les affaires étaient en ordre et sa fille était prévenue de son choix. Elle n’approuvait pas sur le fond mais savait que Victor était du genre têtu : ce qu’il avait dans le crâne, il ne l’avait pas ailleurs, comme on disait. Aussi, elle avait fait le nécessaire pour prévenir famille et amis de l’heure de cérémonie.

Victor se présenta à l’accueil où un joli androïde féminin lui souhaita la bienvenue et lui proposa de la suivre vers la salle de réception. Là, il dîna paisiblement de succulents mets qu’il avait soigneusement choisi : de petites quantités, mais une grande variété. En quelque sorte, il refaisait le tour de ce qu’il avait tant aimé pour ce dernier repas. Le tout était arrosé de vins marquant les étapes de sa vie, à chaque verre correspondait une année et un cru. Face à lui se tenait un androïde ressemblant trait pour trait à son aimée, au moment de leur rencontre 57 ans auparavant, dans une gare. Son comportement, ses phrases, le timbre de sa voix avaient été reconstitués par un long travail de compilation des traces qu’elle avait laissées tout au long de sa vie. Le carmin de ses lèvres, ses cheveux flottants, son regard malicieux, même ses grains de beauté, tout y était. Victor avait donné de nombreux renseignements et pris un grand soin d’apporter toute pièce qui pouvait améliorer le rendu final. Il avait été très minutieux.

Le vieillard, heureux, prit son temps, et la conversation avec l’être artificiel était même franchement agréable : non seulement elle se rappelait aussi bien que lui des souvenirs qu’il partageait, mais encore elle disposait d’éléments qui lui permettaient de relancer la conversation. Même son rire discret était saisissant de réalisme. Il se laissait porter tout en sachant que cela était factice, mais quand on arrive en fin de vie et que l’on veut passer un bon moment, un joli mensonge vraisemblable bien amené vaut toutes les dures vérités. On l’avale avec délectation, et c’est ce qu’il voulait : partir sans amertume, heureux, avec la banane et l’esprit serein.

Son cigare avait été allégé car ses poumons supportaient mal le tabac naturel, mais les OGM d’aujourd’hui rendaient à la fois la saveur et la sensation sans provoquer de toux inconvenante en un moment aussi précieux qu’unique. Quand elle lui prit la main, il ne tressaillit pas. Elle était chaude, un peu moite, et sa peau avait le délicat parfum corporel qu’il lui connaissait, à peine entamé par une légère touche de cet élixir de chez Guerlain qu’elle mettait pour sortir. Quand elle imprima avec son pouce une pression sensuelle à l’intérieur de sa paume, il frémit de plaisir et d’excitation. C’était à la fois un souvenir et une réalité, un bis, un replay, un same player shoot again. Mais sans nostalgie. Il n’y aurait qu’une fois, et pas de lendemain pour pleurer ou regretter.

La robe de soirée vert bouteille de sa compagne était chic et provocante, comme seuls les couturiers véritables en ont le secret. La tête légèrement embrumée par le vin, il commanda deux cafés bien serrés, tant pis pour le palpitant, de toute façon ce soir il aurait son content d’excitation et d’émotions. Il se leva et la prit dans ses bras pour entamer une danse lente et langoureuse sur un vieux rock des années 70. Elle passa une main sur sa nuque et le regarda droit dans les yeux tout en ondulant en cercles, doucement, pour ne pas le faire tomber. Il l’embrassa.

Même sa bouche gourmande et taquine était saisissante. Il sentit un picotement dans le bas-ventre, qui ne se traduisit pas par une érection car cela lui était désormais impossible sans assistance, mais qu’importe, ce moment là viendrait aussi. Il enfouit sa tête dans le cou de ce clone si parfait et lui mordilla l’oreille. Elle réagit. C’était vraiment bien imité…

Puis il pensa que le moment était venu de passer dans la pièce d’à côté, au Plaisir Ultime. Il y avait beaucoup pensé. Il en avait beaucoup rêvé. Aujourd’hui, par cet après-midi radieux d’avril, il était fin prêt. Et il en avait furieusement envie.

La pièce ressemblait en tous points à ce qu’il avait demandé : une copie conforme de leur première chambre, avec même, raffinement suprême, un peu de désordre et de vêtements mal rangés, et la fameuse commode dont le deuxième tiroir ne fermait pas. Même les volets de fer avaient été posés et une lumière semblable à un lampadaire urbain passait au travers selon un certain angle, comme s’il était vraiment au troisième étage. Il posa les deux trodes sur ses tempes, cercles d’à peine trois centimètres de diamètre et deux millimètres d’épaisseur. Avec un peu de coquetterie, il pensa que cela masquait peut-être même quelque rides. Mais l’androïde y prêtait-elle attention ? Oui, on dirait bien, car elle lui fit remarquer que cela renforçait son regard. Elle aurait sans doute dit quelque chose comme ça de son vivant. Vraiment, c’était du beau boulot.

Tandis que le clone faisait tomber avec grâce ses vêtements dans la pénombre, il regarda les seringues hypodermiques. Il se retourna et la vit nue. Quel choc ! Et toujours ce picotement. Elle s’approcha de lui, et lui posa la première seringue sur un genou. Puis l’autre. Puis les chevilles, les aisselles, les coudes, la nuque, les hanches. Dans une minute, il serait moins ankylosé et retrouverait la souplesse de ses trente ans. La seconde seringue se posa sur sa carotide en envoya à son cerveau une vague de chaleur qui réactiva ses sens. Il y voyait mieux, sentait encore davantage la peau et même les sécrétions d’excitation de l’androïde. Son épiderme se hérissa de plaisir. La dernière seringue se posa sur son pubis et provoqua en un rien de temps une érection comme il n’osait plus en rêver depuis des années.

Il retrouva ses réflexes et visita le jolie corps qui s’offrait à lui, avec ses doigts, avec sa bouche, avec ses paumes, la regarda, la pénétra lentement de face. Un frisson qu’il croyait oublié remonta le long de sa colonne vertébrale. Il lui fit l’amour doucement, passionnément, et dans l’action il trouva que ses cris et ses réactions étaient très naturels. Les trodes lui renvoyaient la vision de son corps bien plus jeune, tout en synchronisant le ballet du corps de chair et du corps synthétique. Même ses fluides corporels, reproduits fidèlement grâce à quelques brins d’ADN prélevés sur sa chère disparue, étaient bien réalisés. Elle transpirait peu mais mouillait abondamment. C’était bon, c’était torride, et c’était un souvenir brûlant enfoui qui remontait à la surface comme un plongeur en quête d’oxygène.

Elle le renversa et se mit à le caresser, à lui suçoter les tétons redevenus miraculeusement hypersensibles, glissa une main entre ses cuisses puis descendit lentement sa langue pour le sucer en le regardant. Une main dans ses cheveux, il se laissait faire. Un doigt s’insinua doucement sous ses bourses, massa son périnée et son anus puis remonta lentement son intimité pour lui titiller cette fichue prostate qu’il avait fait opérer une décennie plus tôt. Aujourd’hui, ce petit organe étrangement situé ne lui servirait qu’au plaisir.

Il s’enivrait de sexe comme aux premiers jours. La tendresse des retrouvailles artificielles laissa progressivement place à un désir plus puissant, plus profond. Il la fit remonter vers lui, l’embrassa fougueusement en fermant les yeux et l’installa sur son membre toujours divinement raide. Tandis qu’elle ondulait sur lui, il admirait ses seins fermes aux tétons dressés, la rappelant contre lui de temps en temps pour envoyer avec sa bouche autant de messages d’amour. Il la poussa sans ménagement sur le côté, la retourna et la pénétra en cuillère, collé à elle pour un maximum de contact épidermique. Au bout d’un moment, il la retourna sur le ventre, glissa une main entre ses cuisses pour exciter son bouton à plaisir, une autre contre un sein et s’activa, de plus en plus vitre, de plus en plus fort. Ce n’était pas particulièrement créatif, mais comme en cuisine, il y a parfois des choses simples et saines qui vous remplissent de satisfaction.

A l’unisson, elle vibrait, c’était presque trop parfait, mais c’était vraissemblable. Elle avait été une merveilleuse amante, et ils étaient très bien accordés dans leurs plaisirs dès leurs débuts. Elle, violon aux multiples cordes et nuances, dont l’âme vibrait au toucher, lui archet tantôt tendre et tantôt tressautant, long et caressant. Ils avaient su trouver de petites choses pour faire durer le désir pendant longtemps. Leur curiosité naturelle les y avait beaucoup aidé.

Il sentit que le crescendo allait atteindre son apogée. Ce miracle biologique et technologique avait un coût. Raviver un vieux corps revenait à puiser toutes les ressources pour les brûler en une apothéose finale qui ne ferait que le consumer plus vite. Le cœur et le cerveau ne pouvaient pas encaisser ce genre de choc, malgré toutes les tentatives et toutes les recherches encore en cours : c’était un feu d’artifice final, pas une potion de jouvence.

Il voulait finir face à elle, aussi il la retourna pour une dernière chevauchée fantastique. Un tremblement le saisit dans les mollets. Quelque chose remontait et lui picotait les fesses qu’elle empoignait fermement en gémissant sous ses assauts. L’orgasme final arrivait, montant lentement des entrailles et dévastant tout le corps sur son passage, par vagues de chaleur et de plaisir si longtemps oubliées. Il n’étouffa pas son cri de jouissance, maintint difficilement ses yeux ouverts pour la voir crier à l’unisson, les cheveux emmêlés et les pommettes rougies. Il sentit même le liquide séminal partir en longs traits dans ce vagin artificiel si réaliste.

Haletant, il sentait ses forces l’abandonner quand il s’affala contre elle, alors qu’elle suintait légèrement. Il la regarda et parvint à murmurer en souriant, alors que sa vue s’embuait et qu’il distinguait tout juste ses yeux clairs, “merci mon amour…”.

Trois minutes plus tard, les robots nettoyeurs entrèrent dans la pièce et retirèrent le mobilier. Ils soulevèrent le corps avec précaution et le dirigèrent vers la zone de préparation, où il serait lavé, apprêté et mis dans un cercueil pour la cérémonie d’adieu qui précédait la crémation. Le droïde féminin fut désactivé à distance et lui aussi fut dirigé vers un processus de recyclage complexe : dans un bac les pièces mécaniques, dans un autre les liquides et produits chimiques, l’électronique embarquée fut d’abord effacée puis remise à disposition, les éléments extérieurs de texture furent fondus et dépigmentés.

Tout cela ne prit que deux heures, et quand le moment fut venu, la famille était prête pour une courte cérémonie durant laquelle un hologramme de Victor fut projeté. Il y faisait un court discours de trois minutes à peine, souriant, apaisé, expliquant qu’il voulait partir en beauté. Ce dernier message finissait par un simple : “merci pour tout et adieu”.

C’est marrant comme on parle de sa première fois, avec émotion, nostalgie, humour ou même peine. C’est un truc un peu classique. Mais je n’ai jamais entendu quelqu’un raconter sa dernière fois.


Un jour, Sigmund Freud décida de mettre fin à sa vie sexuelle pour se consacrer à celle des autres. Un acte délibéré, avec une dernière fois en  quelque sorte “programmée”. Si ça c’est pas de l’abnégation…

Je me demande bien ce que ça fait de se dire que c’est la dernière fois. Peut-être qu’on n’y prête plus attention quand les hormones ont fermé boutique depuis longtemps ? Peut-être qu’on arrête parce que c’est de plus en plus catastrophique ? Peut-être que le corps n’est plus une source de plaisir mais une prison de douleurs et de perturbations ? Peut-être qu’on espère toujours qu’il y aura une prochaine fois ?


9 Comments

  1. TiteBrunette

    J’aime beaucoup !

  2. liberty

    Très beau texte…j’attendais avec impatience que tu écrives de nouveau, et je ne suis pas décue…

  3. Quel bonheur de lire à nouveau et de savourer ces mots comme deux mille délices de l’esprit…

  4. yoana

    je vote pour ta derniere “pro position”…

  5. Cet article me réconcilie (presque) avec les univers futuristes…
    Et j’aime le contraste entre le récit détaillé, vibrant de vie du “Plaisir Ultime”, et le pragmatisme du nettoyage, qui réussit presque à rendre tout cet “avant” un peu dérisoire.
    Encore une fois un très beau texte.

  6. C’est vachement bien (je veux bien que t’en écrives pleins d’autres)

  7. Patrick l'étoile

    J’ai spontanément pensé à M.Houellebecq quand je l’ai lu.

  8. Marina

    Toujours autant agréable de te lire…

  9. Très bon texte.
    Le début m’a fait repenser au film Final Cut, pour le côté futuriste. Le voyeurisme en moins.


2 Trackbacks/Pingbacks

  1. Des chiffres et des lettres /  Queue du bonheur 03 07 11
  2. La chasseuse de sperme /  Queue du bonheur 04 10 11

Add Your Comment