Il est trois heures du matin.
Ça caille méchamment. On a refait le monde au moins trois fois autour de verres d’alcool, avec des pauses à l’extérieur pour s’encrasser les poumons, au risque de choper une saloperie hivernale. Et puis chacun a commencé à migrer vers d’autres endroits plus calmes.
La tête encore pleine des conversations, et heureuse de ce petit coup de frais pour compenser le batteur qui commence à taper en rythme à l’intérieur, je marche avec prudence à cause de cette foutue Terre qui tourne. Je la sens tourner, elle fait sans doute ça la nuit en loucedé, quand personne ne regarde. Saloperie.
Je tourne au coin d’une rue.
Un type hagard, un peu débraillé, les tifs en pétard et le falzar pas stable sur les hanches, s’approche. Il me fixe. Oui, c’est bien vers moi qu’il va. Putain, j’ai vraiment du pot, moi. Y’a un chieur bourré, il est pour moi. Et comme je ne suis pas frais, je sens que ça va être compliqué. Soit il me cherche des emmerdes, soit il veut juste engager la conversation alors que je n’ai qu’une envie : m’affaler sur mon radeau pendant que la Terre tangue.
Contact.
- Euh bonsoir…
- Bonsoir. (J’essaie d’avoir l’air vif, mais en fait je dois avoir les yeux exorbités)
- Euh, désolé, mais vous auriez pas, euh…
- Du feu ?
- Non…
- Une clope ?
- Euh, non plus, en fait…
- De la monnaie ? (j’ai envie d’abréger, là, et aussi de faïence accueillante)
- Non, non, c’est pas ça…
- Alors ?
- Alors voilà, je suis à l’hôtel, juste là, et j’ai ramené quelqu’un, et là je suis en galère.
- (Silence poli, mais je m’en fous un peu de tes pérégrinations nocturnes)
- En fait, je cherche des préservatifs, ça presse un peu… Je sais que c’est un peu con, mais je vous ai vu passer. Vous connaissez le quartier ? Vous savez où je pourrai en trouver ?
J’éclate de rire pendant qu’il me dévisage en piquant un méchant fard. Il se passe la main nerveusement dans le cheveux en pétard. En souriant, je fouille une poche, non, merde, pas celle-là. Je tombe sur ce que je cherchais.
- Il y a une pharmacie, mais à cette heure-ci elle est fermée, et il n’y a pas de distributeur devant. Mais vous avez de la chance. Tenez. Je vous souhaite une excellente soirée !
Je lui tends une capote. J’en ai souvent dans la poche. Pas seulement pour moi, pour dépanner. Un copain en soirée qui sent qu’il va conclure et qui n’a pas prévu. Ou là, un passant. Il me regarde, éberlué, un sourire monte jusqu’à ses oreilles. J’ai sauvé sa soirée. Ça a embellit la mienne. Dans son merci, il y a presque une invitation à venir faire les photos. D’une certaine façon, je serai dans leur lit moi aussi. Ça fait plaisir. Un peu comme le pâtissier est partenaire discret des repas de famille, le fournisseur de préservatifs est partenaire des sommiers rebondissants et des acrobaties plus originales.
On se fait très souvent aborder pour de petites choses et pourtant on ne pense pas assez à avoir des préservatifs pour dépanner. Dans les trousses d’urgence, il y a toujours des pansements, de l’aspirine, de l’antiseptique… A quand les capotes ? Ça aussi, ça peut être urgent.
PS : et à propos de distributeurs de capotes difficiles à trouver, il y a aussi une application pour ça. Elle s’appelle… “Besoin urgent”.

Proposition indécente
Category Ouais, mec
La Peste a récemment jasé sur la proposition sexuelle. Le hic, c’est qu’elle a choisi la position de la réception. Comment réagir face à la proposition. Alors j’ai proposé de parler de comment faire une proposition indécente ?
C’est cliché, si on regarde ça de manière brute : l’homme propose la femme dispose. Hopopop, je t’arrête tout de suite. On va aussi la tenter switch, échanger (message de service : la balle est dans ton camp).
Bon, on supposera pour les besoins du problème que les deux, le gars et la fille, se connaissent déjà un peu. Entre quelques années et quelques heures.
La course de fond : la travailler au cours, pendant des heures, des jours, des mois, des années. Entretenir le mystère sur ses intentions. Y aller crescendo. Là un regard appuyé. Ici un mot à peine déplacé. Là un contact corporel. Ici une situation ambiguë. Et puis quand finalement tout est prêt, passer au point d’orgue en toute simplicité, en quelques mots. Si elle n’a rien clarifié depuis le début, c’est soit elle est partante, soit qu’elle pense que t’es juste un pote. Tu pourras toujours te prévaloir de l’avoir eu dans le viseur très nettement. Attention à la chute quand même, surtout si tu penses faire un calcul de retour sur investissement.
Le timide maladroit : bredouiller, commencer des phrases ou lancer des sujets et s’arrêter en cours, lui renverser des verres dessus (pas trop non plus, hein, la facture de teinturier qui grimpe n’est pas très glamour), rougir quand on dit un mot ou une expression à double sens, avoir les mains fébriles, tout ça tout ça. En gros, montrer qu’on en pince, et que l’attirance est physique. C’est marrant jusque vers 16 ans, après elles nous préfèrent plus dégourdis. Mais il peut arriver un moment où on ait cette attitude, même plus tard. Le truc c’est de rapidement changer de casquette. Sinon on attire des mamans par intérim qui prennent soin et montrent le chemin. Adorable mais infantilisant.
Le romantique : le cadre sympathique, ou la promenade sympathique, l’approche tout en douceur, quelques petites attentions pour enrober (pas grand chose, un joli geste, un menu présent), quelques compliments. Oui, elle a pigé, tu en veux à son corps mais elle se laisse faire parce que c’est charmant. Elle peut même te le faire remarquer. Quand on est (déjà) amoureux et un peu délicat, ça vient tout seul. Oui, elle voit les étoiles dans tes yeux et la lunette de l’observatoire qui point un peu plus bas, tu peux revenir sur terre. Si elle dit non, tu peux prendre un air attristé. Ou l’être vraiment. Et tu pourras passer avec grâce dans la case à la con du mec sympa / copain gay : on t’aime bien mais on couche pas avec toi.
Dans le doute, on sait jamais, sur un malentendu : faire un pari, tenter le tout pour le tout, sans trop y croire. Lancer une pique au milieu de la conversation. Et sinon, on coucherait pas ensemble ? Tu sais que t’es super bandante ? Oh, il a fait ça, mais il sait pas si prendre, tu veux qu’on essaye toi et moi ? On tournerait pas un porno, toi et moi ? Brutal, surtout si ça tombe de nulle part. Il vaut mieux quand même garder une solution de repli. L’humour, le rire un peu forcé, la surdité soudaine, une brusque passion pour cette tâche au mur là-bas, ou une fuite éperdue dans la nuit noire pour aller se cacher au fin fond d’une yourte en l’Ouzbékistan, bien souvent.
L’artillerie du gros lourd : regards lascifs, langue langoureuse, œillades dans le balcon et sous la ceinture, sourire enjôleur ultrabrite, faire péter les signes extérieurs de beaufitude façon mac marseillais des 70’s, prendre une pose qui met en valeur son anatomie, et susurrer : alors, toi et moi, on se ferait pas un p’tit câlin ? Évidemment, ça marche uniquement si on a un minimum d’arguments physiques, le gringalet aura du mal à la jouer macho übersexuel. Et puis il faut espérer qu’elle ait de l’humour, très faim, ou qu’elle soit particulièrement conne. Parce que le style Aldo Maccione a un peu passé, quand même.
Avec (un peu) de classe : depuis le début, entretenir une tension sexuelle et un petit malaise. Des silences trop longs, un sourire appuyé, un regard. Surtout garder un peu ses cartes cachées. Adopter l’attitude du chaudron qui bout mais se contient, mais ne pas mettre de mots. Lancer une invitation qui peut être interprétée. Ne pas se vexer si ça ne prend pas. Ça peut ressembler au romantique mais c’est moins cucul, ça peut virer au gros lourd pour une question de code toute bête.
En copain : en gros, y’a pas de mal à se faire du bien. L’argument principal, c’est qu’on se connaît déjà, c’est un prolongement de la sympathique qu’on éprouve déjà. La fameuse amitié garçons-filles en prend un petit coup (elle aussi), donc personne n’y trouvera à redire puisque les filles n’y croient pas. Pour la consoler. Pour se consoler. Pour la déconne. Parce qu’on est bourrés, défoncés, dans un cadre qui va bien, anciens amants (le fameux “tu t’souviens du bon vieux temps“). C’est plus facile de dédramatiser un refus.
Passe devant je te suis : c’est du reverse engeneering. Tu pars du moment où c’est elle qui te fait la proposition, et tu remontes la file des événements successifs qui mènent à la situation où elle croit que l’idée vient d’elle. Là, ça demande des capacités d’analyse et de stratégie très balaises. Et ça foire. Parce qu’en général, les réactions sont jamais celles qu’on avait prévues. Ou y’a un personnage qu’on n’avait pas prévu dans le scénario. Ou ça réclame des moyens hors de portée (en argent, en temps). On peut attendre longtemps que les étoiles soient alignées, et même voir défiler d’autres prétendants.
La proposition qu’on enferme à double tour à l’intérieur : elle est canon, mais on n’osera pas, pour un tas de raison. Trop high level, mec, elle est pas pour toi, elle sait même pas que tu existe, t’as carrément pas le niveau ni les outils. Garde en tête que si tout le monde pense pareil, ça signifie qu’au final elle ne croule pas sous les demandes… Le culot, parfois, ça paie. Ou alors c’est trop risqué, trop compliqué. Elle est déjà prise, et pas qu’un peu (avec un solidement implanté, ou plusieurs qu’elle gère de main de maître). Ou alors c’est ta boss. Ou une cousine (lointaine, mais quand même). Ou ta propriétaire. Ou sa fille a ton âge. Ou t’as déjà couché avec sa fille. Ou sa sœur. Ou sa mère. Ou son frère. En gros c’est tentant mais tu n’y crois pas une seconde. Et c’est vrai que… non, vaut mieux oublier.
Vous en connaissez peut-être d’autres.
Bon, La Peste, on inverse maintenant ?