Il est assez tard, mais je bosse encore. Je suis presque le dernier des Mohicans, il n’y a quasiment plus personne dans le bâtiment sauf une collègue à quelques bureaux de là. Elle m’a dit qu’elle passerait me prendre à la sortie du bureau. C’est loin mais ça nous évite de faire un grand détour pour aller dîner chez son amie après. Je lui ai envoyé l’adresse par SMS. On est en hiver, la nuit est déjà tombée sur la ville et les lampadaires balancent leur lueur glauque sur le bitume et sur les murs. C’est nettement plus calme, on entend moins de voitures, moins de pas.
Ma collègue commence à rassembler ses affaires, et me dit de ne pas dormir là. Je la rassure, j’en ai pas pour très longtemps, et je fermerai en partant sans oublier de tout éteindre et de mettre l’alarme, pas de souci. Le silence se fait. Je me recule sur ce dossier de chaise qui a dû connaître l’époque Pompidou. Je suis content de la voir. Ca fait déjà un moment qu’on se voit et à chaque fois c’est un festival. Des rires, des discussions, et une explosion des sens. On a du mal à se résister, physiquement.
Quelqu’un sonne à l’accueil en-dessous.
- J’arrive !
Machinalement, je me recoiffe et me resappe un peu avant d’ouvrir. Ouais, il est tard, mais on n’est pas des clodaus non plus. Elle m’apparaît dans un souffle froid, avec son grand manteau prune et son écharpe en laine, un bonnet négligemment posé sur sa crinière brune. Ses yeux pétillent d’une malice incroyable, comme toujours.
Elle se jette littéralement dans mes bras pour m’embrasser, balance son sac et son manteau sur le comptoir de l’accueil.
Ouahou, pour une fois elle a sorti le grand jeu : robe, grosse ceinture asymétrique, jolis bas avec des motifs, escarpins, petits pendants aux oreilles. Quand elle se colle à moi, je sens le mélange de son parfum et de l’odeur de sa peau. Ma fatigue disparait déjà un peu. Son énergie communicative et la fraîcheur de ses mains dans mon cou me filent comme un coup de fouet.
- Alors c’est là que tu bosses ?
- Ouais. Ben tiens, je vais te faire la visite.
- Ca tombe bien, faut que j’aille pisser avec ce putain de froid de Pôle Nord ! On commence par là ?
- La classe, comme toujours…
Elle rit.
Après les sempiternelles photocopieuses et le salon d’attente avec sa table basse, on passe devant la machine à Nespresso et me demande un café. Elle tient la tasse à deux mains pour réchauffer ses menottes menues et graciles, soufflant sur la mousse onctueuse. Le chaud, le froid. Ca lui va bien, ce contraste. Tantôt renfermée, tantôt expansive et enthousiaste. Par moments intello raffinée, par moment plus vulgaire et triviale qu’un camionneur.
On passe devant les archives.
- Ah, les archives… C’est calme, comme endroit, d’habitude, hein ?
- Ben oui, pourquoi ?
- Ben parce que c’est le genre d’endroit où on est isolés, assez insonorisés… et on peut…
Elle m’agrippe le dos d’une main, l’entrejambe de l’autre et se frotte à moi en m’embrassant.
- Attends, hé, on n’est pas seuls !
- Ah oui ? Ahaaaaah… (plus bas, et sur un ton plus sérieux) on n’est vraiment pas seuls ?
- Non je déconne…
- T’es con !
Je l’embrasse de plus belle et commence moi aussi à glisser mes mains un peu partout, sur son cou, sa poitrine, ses hanches. Je sens comme une vague de chaleur, d’ailleurs ses mains sont nettement moins froides, désormais.
On continue la visite, elle veut voir l’antre de la bête. Elle est un peu déçue, mon bureau n’est pas très personnalisé. Pas de photos, d’objets à la con, de papelards qui trainent, de bouquins éparpillés, de traces de grignotage sauvage, de marques de tasses de café…
Elle est un peu plus impressionnée par le bureau du boss, qui lui par contre ne se prive pas pour exhiber son statut social partout et pour marquer clairement son territoire. Les grands fauves, faut que ça ait de l’allure et que ça annonce la couleur direct. Faut que ça en jette.
Et puis on passe à la grande salle de réunion. Chic, bien équipée sans être ostentatoire, sobre sans être impersonnelle, on y reçoit du monde. La grande table blanche qui trône au milieu l’impressionne. Je m’assieds dans un des grands fauteuils à grand dossier, en bout, comme pour présider, et l’attire sur moi. Elle se retrouve assise de biais, jambes sur un bras du fauteuil, dos contre l’autre, son joli cul moulé dans sa robe posé entre mes cuisses. On est pas bien, là ?
Cette fois je deviens plus entreprenant. Je glisse mes mains sous ses vêtements en l’embrassant à pleine bouche. Et là, une sorte de machine se met en mode automatique. J’ai envie d’elle. Ici. Maintenant. Je sens comme les rouages qui cliquètent dans ma tête. En remontant mes mains le long de ses jambes, je confirme que ce sont bien des bas et non pas des collants. Je sens le satin de sa culotte. Elle ne me repousse pas, son souffle se fait plus court. Je m’enivre d’elle. Putain, c’est bon. Putain, je la veux…
Je sors mes mains pour lui retirer sa ceinture pendant qu’elle commence à déboutonner ma chemise pour me caresser le torse. Je la soulève, la dépose sur la table et l’embrasse dans le cou tout en descendant la fermeture de sa robe. Je me baisse pour faire glisser tout ce tissu inutile jusqu’à ses pieds tout en lui léchant la peau par-ci, déposant un baiser sur un grain de beauté par-là. Je remonte en empoignant ses fesses, ses reins, ses aisselles. En cours de route, l’agrafe de son soutien-gorge a capitulé devant cette blitzkrieg sensuelle.
Elle est quasiment nue, droite, et me fixe la bouche à demi ouverte, les mains en arrière sur la table comme pour s’obliger au calme. Mais ça ne dure pas. Elle finit de m’ôter la chemise, marque un temps d’arrêt, puis me repousse dans le fauteuil et se jette à genoux comme pour me supplier. Frénétiquement, ses doigts farfouillent pour ouvrir mes boutons de braguette. Je sens ses mains attraper triomphalement mon érection naissante pour l’apporter à l’air libre. Elle lève les yeux vers moi, sourit, et enfourne mon sexe dans sa bouche lentement.
Je me laisse faire, époustouflé, comme soufflé par la sensation chaude et humide. Son jeu de langue et de succions m’excitent complètement. Je suis agrippé aux accoudoirs comme un touriste dans un super 8 en pleine grande descente. Elle a toujours su jouer de sa bouche. Ses mains, libres maintenant, ont ouvert ma ceinture et commencé à retirer mon jean.
Je lui attrape le menton et la remonte vers moi pour l’embrasser. Je la repousse un peu pour me redresser, lui pose une fesse sur la grande table immaculée, écarte sa culotte sur un côté comme on écarte un rideau, et m’approche pour entrer en elle. Mouillée, elle semblait n’attendre que ça. Je la pénètre lentement contre la table pendant qu’elle étouffe un cri. Doucement, puis plus sauvagement, je la prends sur cette table. Elle s’abandonne. Se couche entièrement. Se caresse les seins. Ondule des reins. Se mord un doigt.
Je m’enhardis et monte sur la table aussi. C’est pas confortable, ça glisse. Mais on baise avec une fureur crescendo incroyable. Elle accompagne mes mouvements, m’agrippe le dos et remonte jambes à mes épaules pour que j’entre bien en elle. Moi dessus, elle sur le dos, on progresse sur la grande table. Je sens les contractions de son vagin qui semble me dire de presser le mouvement et je vois ses yeux se plisser de plaisir.
Arrivés au bout de la table, sa tête pend dans le vide, mais elle a attrapé un pied pour se tenir. Sentant que j’allais jouir en elle, je me suis collé à sa peau en poussant un râle mettant le point d’orgue à cette chevauchée. Enfin, cette rampée sur le dos.
On reste un moment comme ça. Imbriqués. Collés. Trempes. Les tremblements ont cessé. Les miens, en tout cas. Elle s’est mise plus à l’aise, est revenue sur la table pour me serrer contre elle. Elle dépose un bisou rapide dans mon cou. Après un moment indéterminé, je me suis un peu écarté. Je suis descendu de la table. J’ai le pantalon et le boxer aux chevilles, avec les chaussures. Un peu ridicule. Elle a ses bas et sa culotte, et un seul escarpin encore en place. Elle est un peu ailleurs, ou un peu prostrée, je n’arrive pas à savoir.
- Ca va ?
- Han han…
On a fini par se rhabiller et on est allés chercher du papier essuie-mains pour effectuer un semblant de nettoyage sur la table. On s’est refait deux cafés. Et on a fumé une clope à la fenêtre de la salle de réunion. J’ai quand même pensé à mettre l’alarme en partant. Évidemment, on est arrivés à la bourre pour le dîner. Pas complètement débraillés, mais un peu chiffonnés et les tifs pas totalement domptés.
Le lendemain matin, j’arrive au bureau, j’allume l’ordi. Le boss arrive comme une tornade. Il a pas l’air furax, il a plutôt la pêche des jours où tout va bien.
- Bon, j’ai besoin de vous voir tous en salle de réunion dans 5 minutes, faut que je vous fasse un topo sur la nouvelle orga.
On a fait gaffe la veille au soir, j’espère qu’il n’y a pas un vieux ou des traces suspectes… J’arrive le premier. Non, ça va. Les sièges se remplissent. Le boss s’installe sur la chaise où j’étais hier soir. La réunion commence. A quelques heures d’écart, c’est le même lieu, mais pas du tout le même contexte… Au bout de quelques phrases, il hausse le ton alors que j’ai les yeux dans le vague.
- Alexandre, vous avez l’air bien songeur, ce matin, à quoi vous pensez ?
- Oh, à rien… (je ne peux réprimer un très léger sourire)
- Il doit être amoureux, alors. Bon, donc je disais…
Les réunions n’ont plus du tout eu le même goût, dans cette salle.


