Quand on naît avec un service trois pièces, la première fois qu’on se glisse dans quelqu’un pour faire des galipettes, ça marque, forcément. Mais en fait, le vrai moment où la vie bascule, désolé les filles, mais c’est pas celui-là.
J’ai 14 ans, une coupe à la con et les cheveux longs, une jolie voix fluette qui n’est pas encore partie en sucette et qui fait qu’on m’appelle souvent “mademoiselle”. Depuis un petit moment, mon traversin a une nouvelle fonction qui n’était pas prévue par Ikéa, j’en suis certain. C’est un peu confus mais en gros, le soir dans mon lit, quand je pense aux yeux émeraude et aux formes déjà rebondies de Giulietta, quand je pense à la peau claire et mouchetée et à la silhouette fluette de Jennifer, quand je pense aux lèvres minces et au style pincé de Camille, quand je pense à la cascade de tifs roux de la grande Lucile, quand je pense aux doigts graciles et à la peau dorée de Chuan, quand je pense aux boucles blondes et au rire clair de Blandine, je bande. De toute façon, quand t’es au collège, t’es un peu amoureux de toutes les minettes un peu présentables. Et tu bandes aussi un peu pour n’importe quoi, ça se maîtrise pas.
Alors pour calmer ça, pour “étouffer” mon pénis qui se tend, j’enserre le traversin et l’enlace. C’est le moment où je découvre de façon plus intense et plus consciente cette chaleur qui monte du bas-ventre. C’est super agréable mais avant de dormir c’est aussi super pénible alors ce traversin me sauve. C’est génial. Mais c’est quand même un peu plus ambigu que ça. Je sais pas si c’est une pensée médicale genre “mettre le chaud contre le froid ça va neutraliser”, ou si c’est un truc genre réflexe venu de l’époque où on se demandait encore si ça valait le coup de descendre des arbres, mais j’ai les muscles autour des reins qui se mettent un peu en route en mode automatique. Un léger va-et-vient commence tout seul.
Enfin, c’est pas un geste choisi, je veux dire. Ça vient naturellement. Je le sais pas encore, mais je baise un coussin. Là, la chaleur se répand franchement dans tout le corps, mais se dilue aussi. Un peu comme un verre d’eau chaude qu’on lâcherait dans un saladier d’eau froide. Au bout d’un petit moment, le gourdin (à l’époque je savais pas que c’était ça, hein) devient un court moment douloureux puis retombe doucement et je m’endors. Bon, faut quand même penser à se remettre dans une position pas trop compromettante pour le moment où ma mère vient me réveiller. Va savoir pourquoi, je me doute que c’est pas hyper classe ni socialement présentable.
A l’époque j’étais complètement naïf, pas trop préparé aux choses de la vie, et à la maison ça causait pas vraiment de ce genre de choses. En plus, avec ma gueule pouponne et mes muscles en malabar mâché, je fais pâle figure dans les boums. Disons qu’on vient pas spécialement me proposer d’échanger un peu de salive voire plus si affinités. Bien sûr, entre potes on parle gonzesses, on parle même beaucoup de ça, on s’échange des journaux érotiques maquillés en magazines comme Moto Crampon (suffit de coller la couverture par-dessus Playboy et ni vu ni connu tant qu’on n’ouvre pas), on fait des bombes à eau avec les capotes piquées chez la mère de Miguel (qui est divorcée et qui nique tout ce qui passe à portée de son shorty), on regarde les planches anatomiques du cours de bio et franchement ça a l’air bien dégueulasse en plan de coupe, et on ricane connement dès qu’il y a une allusion sous la ceinture.
Mais grosso modo, je sais que dalle.
Ce matin-là j’ai pas cours avant 10 heures, je suis seul à trainer en pyjama au lit, ma mère est déjà partie après m’avoir laissé une grosse trace de rouge à lèvres sur le front dans un bisou fait exprès pour me faire chier. Je traine, et puis au moment de me lever je commence à bander. Vite ! Il me faut ma bouée de secours ! Je ne compte pas m’endormir parce que je suis pas fatigué, mais le traversin doit faire retomber ce truc, là. Et c’est parti pour le frotti frotta. Ça commence tranquillou et tout se présente bien. Mais…
Mais là il se passe un truc. Un truc énorme. A mon échelle, c’est un tremblement de terre, et je sais de quoi je parle à l’époque j’en avais déjà vécu un. Stupeur, tremblements, je vibre tout entier, pris d’un spasme qui gronde, un truc sourd qui monte et m’agite. Merde, mais c’est quoi, ça ?!
C’est pas fini, là il y a autre chose qui prend le relais et c’est carrément pas de la même nature ! Un vertige, un vrai vertige qui vient de l’intérieur du corps, un vortex au niveau des entrailles, une sensation de chute. Comme la fois où on m’a blindé de médicaments. Comme la fois où j’ai sifflé un grand verre à moutarde de vodka sans faire exprès (si, je vous jure, j’avais neuf piges et j’ai vraiment pas fait exprès). Puis vient un trait de feu au périnée (je savais pas ce que c’était non plus, à l’époque), une chaleur très forte le long du pénis tendu, et une sorte de nausée avec l’estomac qui fait du yoyo, comme quand l’avion passe dans un trou d’air.
C’est toujours pas fini, là y’a comme un truc qui claque, vlan ! Un liquide est sorti. Du dedans de moi, je veux dire. Et j’ai senti comme un feu d’artifice, avec explosion kaléidoscopique dans la tête et tout. Sur mon slip, une petite tache s’est formée. Je soulève l’élastoc, non, tout va bien, je saigne pas de la queue. Je touche ce liquide, c’est un peu visqueux, il n’y en a pas beaucoup, quelques gouttes grand max. Ca sent bizarre. Ca goûte salé. Je viens de comprendre.
Je suis envahi d’une sensation de bien-être incroyable, comme si je vivais dans du coton hydrophile. En plus il fait bon. Je sens un truc hyper agréable qui coule dans mes veines, comme la fois où on m’a filé des anthalgiques en intraveineuse à l’hosto. J’ai la peau qui palpite. Quand je me caresse un bras c’est doux et très agréable. J’essaie une cuisse, un sein. Oh putain, wahou ! Mon z’ami, quel festival ! Je me sens mou, j’ai le sourire qui remonte au coin des lèvres comme un store automatique. Yeaaaaaah, le pied !
Tout ça n’a duré que quelques secondes mais ce premier orgasme je l’ai vécu comme des heures entières de sensations nouvelles.
Le caractère propre de l’innocence, c’est l’irréversibilité. Plus jamais je ne ressentirai ce vertige. Plus jamais je ne pourrai ne pas comprendre. Plus jamais je ne connaîtrai cette sensation ressentie quand c’est arrivé la première fois. Ce jour là, ma vie d’enfant innocent est foutue et je ne le sais pas encore. Ma vie de personne sexuée consciente qu’elle peut se faire du bien commence, et j’en suis fier. Je prends d’un coup d’un seul, en pleine poire, toutes les discussions où je faisais semblant de comprendre. Les sous-entendus graveleux, l’air supérieur des grands couillons qui se font déjà sucer dans la cour derrière les marronniers, le charabia de mon cousin qui a 3 ans de plus que moi, les cours de bio du prof un peu beatnik qui sort avec la prof de dessin… tout se reconnecte. Je pige tout en un instant.
Une vraie révélation, un truc divin.
Aujourd’hui, je suis un mec, un vrai. Ouais.
Une demi-heure plus tard, je suis entré dans la cour comme John Wayne rentre dans un saloon. La récré n’était pas finie, on a parlé du film d’action de la veille, et puis des correspondantes anglaises qui doivent arriver la semaine prochaine. Miguel a commencé à raconter qu’elles étaient super chaudes et qu’elles adoraient les français. Il est con, Miguel, il est même pas français. On s’est foutu de sa gueule. Puis il a sorti un Moto Crampon pour prouver que le modèle du mois dernier, Ashley, sujet de sa Grâcieuse Majesté, était effectivement pas du genre frileux. On a discuté et on s’est regardés avec des airs très sous-entendus.
Avant, j’aurai fait semblant. Mais là, maintenant, je sais de quoi on parle, les mecs. Et chuis des vôtres, maintenant. Ouais. Je pige ce que c’est, la complicité du club des initiés. On est en avril, je débute le printemps de ma vie et j’ai senti ma première montée de sève.
