Plaisir d’offrir, joie de recevoir.
Mais l’accident de capote ne rentre pas dans ce cadre là. On est samedi soir, on a dîné chez des amis, je t’ai prise dans le couloir dès qu’on est rentrés parce que je brûlais depuis l’apéro, on est allés se doucher, et une fois installés au lit on a recommencé. Sauf que cette fois j’ai dû enfiler la chaussette à semence un peu de travers, ou on a dû forcer, mais là y’a un blème. Je suis encore en toi en train de t’embrasser et y’a un truc qui coule. Tu ne reprends plus la pilule depuis un moment, je le sais. Alors je t’indique qu’il y a un petit accident.
Et d’un coup, c’est les grandes eaux de Versailles. Tu te mets à pleurer, pleurer…
- Euh, chérie, ça va pas ?
- Tu vas me quitter ?
Tu as une toute petite voix et des yeux craintifs, tu renifles. Je reste interdit. Je ne comprends pas. Tu as carrément reculé dans le coin, contre le mur. Tes bras enserrent tes jambes, tu es prostrée et coules de partout.
- Euh, chérie, mais non, enfin, c’est con. Faut pas pleurer, je vais pas me barrer. J’veux dire, je veux bien croire que je suis con mais pas à ce point. Je t’aime. Et puis bon, ça va pas être drôle mais y’a des solutions. J’ai pas fait que me branler pendant les cours de sciences nat’, tu sais, j’ai suivi un peu quand même. Notre sauveur s’appelle pilule du lendemain, mais son nom de code c’est lévonorgestrel. Allez, viens, on va à la pharmacie de garde. Viens !
Je tends une main, tu mets tes bras en protection autour de ton visage. Ouh là ! Je caresse tes cheveux et attrape délicatement tes doigts pour les ouvrir, je te regarde et tends de nouveau ma main que tu prends en tremblant. Je t’attire vers moi et te prends dans mes bras. Tu continues de trembler. Je t’emmène tranquillement vers la salle de bains, allume le sèche-serviettes et te sors quelques affaires : maquillage, fer à lisser, fringues. J’ai toujours pas compris cette réaction, et tu ne dis plus un mot. Putain de silence. Que faire ? Bon, là faut passer à la vitesse supérieure.
- Tu t’énerves pas ? Tu vas pas me quitter ?
- Beeeen… non, je vois pas pourquoi. Demain, quand on se réveillera, tu prendras l’autre pilule parce que ça va par deux et je t’emmènerai boire un thé. Y’a un salon ouvert dimanche. Tu verras y’a des pâtisseries qui tchuent (qui tuent, mais en vachement plus fort, quoi). Je vais m’occuper de toi, d’accord ? Allez, embrasse-moi…
Tu as déposé un petit bisou sec sur mes lèvres. Bon, y’a du chemin à faire… On est arrivés main dans la main devant la pharmacie de garde et comme il y a du monde, on fait la queue. Et c’est pas du bonheur, là. Faut être patient. Le pharmacien de garde à une tête de connard pincé. D’entrée de jeu ça se voit sur lui. Genre bon Père la Morale mais en plus jeune et avec les yeux globuleux. Je lui explique la situation et lui demande les deux pilules à prendre.
Et v’là t’y pas qu’il commence à m’expliquer. Gnagnagna, prendre ses précautions, blablabla, la contraception c’est un truc sérieux, gnégnégné, ça se prend pas à la légère… Et vas-y que je te refais une éducation sur le ton du prof, tout ça avec des froncements de sourcil et l’air supérieur du professionnel de santé. En plus on est dans le centre ville bourgeois d’une ville bien catho et je sens derrière ses mots tout son mépris des gens qui baisent pour autre chose que pour procréer. Mais ta gueule ! TA GUEULE ! Putain, t’as du bol qu’y ait pas un extincteur sinon je t’aurai refait le dentier avec !
- Monsieur je suis conscient de ce qui s’est passé et je suis venu pour faire cette démarche avec une personne qui n’est pas bien, qui n’a pas besoin de reproches. Votre leçon de merde je m’en torche, vos remarques déplacées sont lamentables et côté psychologie vous êtes un gros connard. Donc je recommence : on a besoin d’une pilule du lendemain, maintenant vous me la vendez, OUI OU MERDE ?! Au fait, j’oubliais, vous rajouterez trois boîtes de capotes, on a l’intention de baiser encore d’ici lundi.
C’est sorti tout seul et je crois même que j’ai balancé ça en me penchant de plus en plus en avant, parce que lui, il a reculé progressivement, horrifié, la bouche entrouverte. Il a filé nerveusement chercher la boîte de Norlevo et a commencé à vouloir faire son topo sur la posologie. Je l’ai coupé.
- Merci, je sais lire. Vous avez oublié les capotes. Non, pas celles-là, ça c’est pour mémé, on dirait des pneus Michelin, côté sensation ça vaut rien. Non, trois boîtes de Manix standard, à côté. Pas besoin de sachet, c’est pour manger tout de suite.
Quand je me suis retourné, tu me regardais avec calme. Sur ton visage, le masque de terreur avait disparu. On est rentrés, je t’ai porté un verre d’eau, je t’ai déshabillé. On a fini par dormir en cuillère, tombant de fatigue. Le lendemain matin, je t’ai apporté le second cachet avec le petit déjeuner, tu as mangé en silence les mouillettes et l’œuf, la tartine, le fromage blanc avec les rondelles de banane. Je t’ai regardé en silence. Je t’ai souri. Tu fuyais mon regard. Tu as pris le cachet avec gravité, comme si c’était une gélule de cyanure. Le bol de thé est resté un moment figé au niveau de tes lèvres. Moment suspendu. A l’époque on voulait se marier (enfin, surtout toi, moi j’avais surtout pas encore su dire non à ce moment là) et tu voulais des enfants. J’ai senti ta culpabilité et puis toujours cette autre chose, derrière, enfouie, planquée. Le temps s’est étiré. Tu as avalé. Alors j’ai poussé le plateau sur le côté du lit. Je t’ai fixé des yeux, je me suis penché et je t’ai couvert de baisers au milieu des miettes.
On a fait l’amour. Celui qui est passionné, simple et direct comme un truc qui veut toucher l’âme. Tout droit. Tu m’as enserré de tes jambes, comme si tu avais peur que je parte. Puis on a recommencé, un truc plus tendre. Tes mains caressaient mon dos. On a voulu recommencer encore mais c’était moins bien alors on a arrêté. Après on est allés comme promis manger des pâtisseries dans le salon de thé très chic. C’était blindé de mémères précieuses très prout-ma-chère qui exhibaient leurs horribles jupes à carreaux sous le genou, en sirotant longuement leur flotte chaude avec la bouche en cul de poule. En rentrant je t’ai pris sur le capot de ta voiture, dans le parking. Pas terrible, ça glissait trop. Dans ton salon, tu m’as jeté sur le fauteuil pour me sucer longuement en me regardant dans les yeux.
On a eu un creux alors j’ai fait des pâtes. Puis on a allumé la télé pour larver devant des conneries au lit, flapis. Sous la couette je caressais tes seins lourds. Je caressais ta toison. Tu me regardais avec un air plus calme. J’ai été chercher notre ami le vibro rose. Tu l’aimais bien celui-là. Tu as joui, et encore joui. Plus tard encore (il faisait nuit), je t’ai massé le dos et j’ai fini par te prendre en levrette. Le temps a passé comme ça. Pas trop de mots. Baiser pour évacuer la tension. Se rappeler que c’est un truc qu’on partage. Un truc qu’on donne. S’épuiser par le sexe. On s’est endormis.
Le lendemain encore, tu m’as surpris et abattu. Net. On se retrouve le soir en amoureux, je sers deux verres de vin, on doit passer voir des amis. Tu m’expliques à voix basse et à mots couverts qu’avant moi, tu as vécu deux ans avec un gros costaud qui jouait des poings et te menaçait. Tu as les yeux humides et la voix rauque. Je comprends qu’il t’a offert pas mal de saphirs façon Régine dans la poignante chanson de Gainsbourg : les bleus sont les plus beaux bijoux. Tu as déjà connu les accidents de latex avec lui et c’est resté de mauvais souvenirs. Tu l’aimais. Tu avais peur qu’on soit nombreux comme ça. Je te serre dans mes bras. Le salopard…
