L’autre nuit tu m’as appelé. Il était 2 heures du mat’, et comme un con j’ai dit “non” quand tu as demandé d’une voix pas très assurée “je te dérange ?”. Bien sûr que non tu ne me réveilles pas, bien sûr que non ça ne me paraît pas étrange que t’appelles après ce qu’on s’est balancé à la gueule il y a 18 mois. Ca a pété sévère, ça m’a bien bousillé la vie, j’ai mis du temps à m’en remettre, et le pire c’est que j’ai pas gardé de rancune assez forte. J’ai calmé ma colère, depuis le temps.
Donc là, tu me demandes de te rappeler parce que t’as pas de forfait. Pas gonflée, la pintade. Tu as besoin de parler à quelqu’un qui écoute sans juger. Dans mon oreille ça ressemble à “il me faut un pigeon, là, maintenant”. C’est le genre de choses que je déteste accepter de faire, mais que j’arrive pas à refuser. Bingo, tu as touché la corde sensible. Et mon problème c’est que toutes les douleurs que tu m’as infligées, je les ai attribuées à la schkoumoune, aux circonstances, donc finalement je t’ai excusé. Boulet.
La discussion commence coincée, forcément, si on part sur des bases pareilles. On finit par papoter en explosant au passage mon forfait (je vous en prie, mettez ça sur ma note), et puis même on finit par se sourire au téléphone. On se raconte ce qui s’est passé dans ce long silence, enfin, surtout toi. Ta vie est un champ de ruines depuis que tu as perdu ta mère, tu ne fais plus rien de concret, tu gâches ton talent. Et moi je t’encourage.
On a fini par raccrocher. Il faut dire que demain, y’a école. Et demain, c’est un peu dans 30 minutes. Butin de la soirée : j’ai récupéré au passage ton nouveau numéro de mobile. Blessés de guerre au tableau : mon amour propre parce que j’ai l’impression de revenir sur ma promesse d’effacer notre belle histoire passionnelle et fusionnelle. Il y a des épisodes qui devraient balayer la vie en rose.
Quelques jours plus tard, tu appelles en panique, avec ton vieux c’est l’enfer et tu veux que je t’héberge pour la nuit. Une voix hurle quelque part dans ma tête “mais t’es un grand malade tu vas replonger comme un bleu”, une autre annonce froidement “vas-y comme ça tu seras déçu de la revoir et ça te coupera l’élan de ta machine à te faire des films”. Et une autre plus suave murmure quelque chose comme “tu te souviens ?”.
Bordel, je me souviens, ouais. Et pas qu’un peu. Des sourires, de la complicité ; et côté fusion des corps, un truc simple et sans questions, des vibrations qui s’accordent sans effort. Un truc puissant qui nous a tenu quelques nuits mémorables et d’autres moments plus courts mais intenses. Des soucis de voisinage pour des questions de volume sonore. Des projets marrants pour expérimenter. Des yeux qui pétillent. Sacrées soirées.
Alors quand tu arrives, parce que finalement j’ai répondu “pas de problème” (ouais, voilà…) et que tu commences à pleurer après quelques verres parce que tu lâches les vannes émotionnelles, tout est prêt. A manger pour deux, à boire, les capotes à proximité du lit mais pas non plus en évidence parce que je n’ose pas vraiment espérer, et moi qui suis présentable. On continue de causer et je finis pas te prendre dans mes bras en signe d’empathie et pour te réconforter. L’erreur.
Je retrouve ta chaleur, ton odeur, tes fluides corporels (là c’est des larmes mais je me prends à espérer d’autres trucs). Je cherche des mots apaisants, des gestes tendres de compassion. Je caresse ton dos, ta nuque, tes mains. L’erreur. Finalement tu chipoteras quelques bricoles dans l’assiette histoire de ne pas avoir le ventre qui gargouille, mais tu n’encaisses pas super bien l’alcool. Le rhum t’es monté à la tête et là tu te lâches complètement. Tu parles, tu parles, tu pleures. Tout sort. Ca tourne.
Cette fois c’est toi qui m’agrippe et te blottis. Tu veux dormir ou au moins t’allonger. Je te propose le couplé gagnant, couverture & canapé, mais tu ne veux pas dormir seule. “Je t’emmène ?”. L’erreur. Je te porte jusqu’à ma chambre et te laisse un T-shirt qui sera un peu grand pour toi mais évitera les contacts de peau intempestifs. Je te sors une serviette, une brosse à dents (tiens, j’en avais acheté une rose ?). Quelques minutes plus tard tu te colles à moi, te cales contre mon épaule. “J’ai besoin, je peux ?”. Putain. L’erreur.
Je caresse tes cheveux, ton visage. Tes lèvres, aussi. Trop tentant, trop tenté. “Tu ne devrais pas…” mais je ne te laisse pas finir ta phrase. On s’embrasse déjà à pleine bouche, je sens un téton tendu de la main gauche et rencontre une éponge carrément moite et chaude avec la main droite. Flash back immédiat. Les derniers morceaux de tissu volent. On se retrouve. On se fait plaisir. On se connaît, on se reconnaît, et c’est toujours aussi simple et magique. Dans la foulée tu dis des trucs comme “j’avais oublié” et “c’est bon”. Tes doigts se crispent, tu hurles, tu agrippe, tu me fais mal, tu bouges. Tu vis. Tu jouis.
Ta détresse a laissée la place au plaisir, tu en as manqué on dirait bien. Et je suis content que ce soit moi qui te rappelles ça. Fierté de merde. Moi, comme toujours, je ne parle pas. Pas à ce moment là. Je goute tes intimités. Je te regarde te tordre. Je te prends, encore, on change, tu me laisses faire. Je retrouve ce corps qui m’a fait chavirer. Putain, l’erreur. Ne pas replonger. Cette fois tu prends les commandes. Bordel, tu n’as pas oublié, toi non plus.
Plus tard, bien plus tard, après une longue et rêveuse cigarette sur le balcon, tu es revenue te blottir sous la couette. Je te regarde, tu as les cheveux en bataille, les yeux souriants, la hanche offerte. Tu dis “merci” d’une toute petite voix.
On n’a pas dormi longtemps, et le matin je t’ai fait un réveil à ma manière, comme tu aimais. Jouir avant d’ouvrir les yeux, ça te rendait pas du matin mais ça t’aidait un peu à ouvrir les mirettes. J’ai pris le temps de te caresser, de revoir et de toucher encore ta peau. J’ai été chercher des croissants, mais t’as raison, j’ai fait un café dégueulasse. On ne parle pas beaucoup. Je n’ai pas compris ton regard quand on s’est embrassés avant un “salut” vite expédié.
Le lendemain j’ai voulu prendre de tes nouvelles. Tu n’as jamais répondu ni rappelé.
C’est con, j’avais tout préparé.
J’avais même remis un couvert.
