J’ai une amie. Tous les deux on a une histoire compliquée. On a essayé de coucher, pas moyen.
En fait, c’est un grand n’importe quoi. On n’a jamais réussi à faire des trucs ensembles en étant peinards. Y’a toujours eu quelqu’un pour nous interrompre et tout bousiller. La première fois, par exemple, ta mère et ton père sont rentrés un peu plus tôt que prévu du théâtre, et comme on avait laissé la musique assez fort ta mère est entrée dans la chambre pour demander de baisser. A une lettre près elle était pas loin. Je ne pouvais pas toucher à la télécommande, parce que techniquement j’avais les mains prises par un autre bouton. Elle a éclaté de rire en repartant dans le salon, je me suis roulé en boule dans un coin en te demandant d’aller chercher les clopes dans le salon, parce que là je le sentais pas. Non. Mais j’en avais besoin.
Toi ça te faisait marrer, ta mère et ton père aussi d’ailleurs. Bon enfant, pas méchamment. Moi pas. Frustré et vexé, la béquille restée en bandoulière, pas complètement honteux mais pas fiéraud. Depuis, avec tes vieux, on a appris à se connaître dans d’autres circonstances (à leur mariage, où ta tante bourrée tentait l’approche pour un plan à trois) et finalement ils m’apprécient beaucoup. Même quand ils t’ont trahi en révélant ton âge réel, ils ont été sympas avec moi. T’avais bien gratté 5 ans, ma coquine, et je t’ai cru…
Mais n’empêche, ça commençait pas très bien.
La deuxième fois, on avait prévu un truc pas prévu. C’est difficile à décrire mais en gros, ça consiste à partir du principe que rien ne sera vraiment organisé. Ça a super bien marché : dîner improvisé avec ce qu’il y a dans le réfrigérateur (et ça restait équilibré), DVD à la con qui nous passionne pas vraiment (tu l’as déjà vu, et moi il m’intéresse pas plus que ça), chatouilles et caresses, direction la chambre. Ça se présente bien : c’est l’été, on a mis des fringues faciles à retirer, on a plaisir à s’embrasser et à faire s’embraser nos peaux, tu découvres que je peux partir au quart de tour rien qu’avec un lobe d’oreille ou un avant-bras soumis à tes traitements. On est dans les startings.
Et là, ta jeune sœur débarque avec son groupe de dindes ados qui gloussent. C’est tout de suite l’enfer. Dans les pièces à côté, c’est la soirée pyjama lycéenne mais en plus y’a une tension particulière. Ta jolie sœur ne veut pas se l’avouer mais elle est clairement lesbienne. Alors dans la fiesta de l’autre côté de la porte, il plane entre les lycéennes des phéromones excitées et des choses inavouées. Elles se bagarrent surtout pour se tripoter en loucedé. A l’époque je savais pas encore qu’elle était plutôt branchée filles mais je sentais ce truc électrique. De toute façon, leur brouhaha chahuteur et leurs cris stridents nous avaient coupé l’envie. On s’est rhabillés, énervés. On est sortis picoler. Ça compense pas mais ça occupe.
Mais c’est surtout la troisième fois qui compte. A partir de là, j’ai capitulé.
Au bout de deux ou trois semaines de notre début de relation foireuse, tu as fini par dire qu’il fallait qu’on arrête parce que ça allait nulle part. On est devenus amis. Et deux années plus tard il se trouve que je sors avec ta meilleure amie. C’est même toi qui a tout fait pour nous connecter. Moi j’y croyais pas ; elle, elle ne voyait pas. Tu as fait un peu l’arrangeuse. En fait tout le monde s’y est mis, hein. C’est parti sur les chapeaux de roues, l’histoire était belle, on s’est fait beaucoup de bien. Et puis…
Depuis un moment cette histoire bat sérieusement de l’aile et la belle a décidé d’un commun accord avec elle-même qu’elle devait “faire une pause”. Comprendre : ça va partir en couille et revenir à pieds, mais entre-temps on va faire comme si l’espoir n’était pas mort et même qu’on va y croire très fort. Alors une amie, ça fait quoi dans ces cas-là ? Ben ça réchauffe le cœur. Du coup tu me proposes de boire un verre, on discute de mes malheurs, on mange, on reboit un coup, tu me fais un câlin, et sur ton canapé blanc, va savoir pourquoi, je me rends compte que j’ai sous la main une peau douce et qui sent bon, un corps tout chaud prêt à s’occuper de moi. Enfin, au moins moralement au départ, mais je me dis qu’on peut tenter de passer à la vitesse supérieure.
C’est parti pour le numéro de faux-cul du mec triste qui cherche du réconfort, bisou dans le cou, on enlace un peu plus, et là je t’embrasse carrément. Tiens, je suis même installé en missionnaire. Technique de filou. Enfin, truc de lâche. Question de point de vue. Tu repousses un peu mais pas beaucoup, alors bon, je pousse ma chance. En plus j’ai besoin de sexe. Là, maintenant. Ça fait un moment que j’en suis privé alors j’estime que ce soir il me faut ma dose sinon je vais mal le vivre. Pas sûr que tu aies pigé tout mon cheminement, d’ailleurs je parle pas, mais de toute façon, je te désape. Tes mains sont passées entre mes cuisses, y’en a une qui fouille enter mes jambes et caresse, l’autre remonte et agrippe ma nuque. Une fois que tu es nue, éclairée par la lune à travers la grande fenêtre qu’on n’a pas pris le temps de fermer, je fais trois mètres pour chercher une capote dans la trousse d’urgence qui ne me quitte pas. Fidèle trousse, elle.
Bon, c’est là qu’arrive le moment où tu passes à l’action et où l’affaire est plus ou moins gagnée pour moi. Non seulement on va passer un bon moment parce que t’es d’accord, là, mais en plus je vais régler un vieux contentieux. Le haut vole, et puis tu ouvres la ceinture, tu commences à baisser mon futal et… piouuuuuuuuu. GAME OVER. Mon érection vient de passer devant tes yeux de tout à fait ferme à rien du tout en deux secondes. Un truc de dingue. Faudrait filmer et repasser au ralenti. J’ai senti comme une pompe aspirant tout mon sang vers l’intérieur, et le tuyau qui se rétracte. Olé, c’est fini, circulez. Tu éclates d’un rire, mais d’un rire ! Là je comprends plus rien. J’ai envie, bordel, ENVIE ! Pourquoi ce truc ne veut pas suivre ! Et c’est la première fois en plus ! Ça peut pas repartir ?
- Chuis désolé…
- Hahahahaha ! Allez laisse tomber chéri.
Tu m’embrasses. Ouais ben c’est tombé tout seul, hein. Flasque. Merde. Merdemerdemerde. Bon. Je souris quand même aussi au bout d’une minute devant le ridicule de la situation, et puis je ris aussi. Nos baisers n’ont plus rien de passionnel. C’est presque des baisers adolescents entre copains. Ben en fait c’est ça, c’est un truc entre copains. Mais sans cul. Quand ça veut pas, ça veut pas. Entre nous il ne se passera rien.
Je crois que je comprends aussi ce qui s’est joué. Y’avait encore un intrus. Ma conscience. Elle m’a empêché d’être infidèle. Ou alors c’est cette fille que j’avais dans la peau qui m’a empêché de manière plus directe, mais bon, y’avait un intrus. Rien de très net, hein, je suis pas fichu de dire lequel des deux a imposé sa loi. C’est pas comme si j’avais entendu une voix : “mais non, tu ne la pénétreras pas ! jamais tu ne pourras coucher avec elle tant qu’une autre nana est dans ta vie ! (même si là faut bien reconnaître qu’elle est plutôt sur le pas de la porte, mais c’est pas une raison)”.
Quelque part je voulais croire que mon histoire pouvait recommencer, alors j’ai pas voulu gâcher ça par une histoire de baise d’un soir avec mon amie qui est aussi la sienne. Ça aurait été un beau boxon, ingérable. Et pas moyen de tenter le plan à trois pour réconcilier tout le monde. Ma panne s’appelle conscience. Et merde. Là je peux pas lutter.
On s’est rhabillés, on est allés picoler. Une fois de plus. En copains.
Finalement ça n’a rien changé, mon histoire a bien fini par exploser même si on a essayé de recoller les morceaux pendant quinze jours. J’ai même pas pu aller voir ailleurs pendant la pause. Je voulais y croire. J’avais même acheté un joli caillou. T’avais dit que tu en rêvais, alors pour ton anniversaire, juste avant Noël, j’avais pensé qu’en pendentif ça te plairait. Tant pis, on aura essayé.
Assez rapidement, j’ai accepté cette panne de circonstance même si ça m’a bien travaillé. Une première panne, ça fout quand même les boules. Mais j’ai vraiment accepté ce qui s’est passé. D’abord parce que ça s’est jamais reproduit. Et puis je garde ma conscience tranquille. Là-haut, dans ma tête, y’a peut-être quelqu’un qui m’empêche de faire tout ce que je veux, et qui m’évite peut-être parfois certaines conneries que je saurais pas assumer.
