A une époque j’écrivais des lettres d’amour. Des lettres de rupture. Des lettres de regret. De longues lettres, à l’encre, sur du papier blanc pur. Souvent, ça prenait plusieurs feuilles. C’est allé jusqu’à 12 je crois. Et puis le numérique arrive. Internet avec le bon vieux modem qui crachouille un bruit de connexion et premières boîtes e-mail, téléphone mobile avec écran cristaux liquides et SMS, messagerie instantanée. On continue d’écrire, mais c’est différent. C’est pas moins bien, c’est… différent. Plus court. Plus direct. Plus percutant. C’est des correspondances de l’instant, pas de la journée. La lettre, elle vient avec le facteur. Le SMS c’est en quelques secondes.
On continue aussi à écrire sur du papier mais moins.
C’est pas le cas de tout le monde, mais moi je garde des traces. Comme ça. L’âme du collectionneur, le fétichisme, l’envie de figer le souvenir dans un truc concret (même si c’est pas toujours très matériel). J’en sais rien.
Au point de garder de vieux modèles de mobiles déglingués pour les SMS qu’ils contiennent. L’écran est parfois devenu capricieux. Souvent, la batterie ne tient pas plus loin que le temps de s’allumer si j’ai pas le cordon ombilical. Les touches sont défoncées. Pas grave.
Au point de garder les e-mails. Surtout qu’aujourd’hui l’espace de stockage n’est plus une barrière. Je garde des trucs envoyés, des réponses, et des trucs jamais partis. Pris d’un doute, le doigt a ripé. Ou alors je relis et me dis que c’est juste trop con. Ou alors j’imagine comment ça peut être pris et… ben vaut mieux pas. Je garde des doutes, figés dans le formol du temps.
Au point de garder d’autres traces numériques. Y’en a pour se plaindre qu’on n’écrit plus. Sur du papier, ouais. Mais ailleurs, si, un max. Le truc c’est que c’est brouillon, éparpillé, un peu oublié, mais pas perdu. Bon, les vieux statuts Facebook, on s’en fout un peu même si ça marque une histoire. Sauf des fois pour les commentaires qu’il y a autour et qui méritent le détour. Mais pour retrouver, remonter le courant du temps, Facebook c’est nul. MySpace vaut pas mieux, Twitter vaut mieux pas en parler.
Par contre, les réseaux sociaux, c’est vraiment un truc pourri pour autre chose : surveiller les ex. Avant, quand ton ex sortait avec quelqu’un d’autre alors que t’avais pas enterré la hache de guerre, t’étais pas obligé de le savoir. Maintenant, tu peux si son profil est public. Tu devrais pas, mais c’est tentant. Et tu le fais. Tu regardes les statuts, les photos récentes, les nouveaux amis ajoutés, les applications… Et ça fait mal. En plus, Facebook est tellement bien foutu que même si quelqu’un a mis son profil en privé, s’est retiré du moteur de recherche, t’a viré de ses amis, mais que t’as gardé une invitation à une appli à la con genre “quel amant es-tu”, et ben tu peux quand même voir sa photo de profil et accéder au truc minimum (la photo en grand, la date de naissance, envoyer un message, ajouter comme ami). Et l’autre peut pas retirer son invitation.
Du coup t’es là à regarder si la photo du profil a changé, si sur les nouvelles elle sourit ou pas, si y’a quelqu’un derrière ou à côté, si c’est un mec que tu connais, si c’est une photo très officielle parce qu’elle cherche du taf ou un truc plus détendu parce que c’est réglé. Putain de gamberge… Ça n’aide pas du tout à faire son deuil, à tourner la page. C’est une fenêtre sur cour. Pour stalker et foutre le boxon dans les groupes d’amis, y’a pas mieux. Pour alimenter la machine à scénarios et à rumeurs non plus.
Quand quelqu’un change de statut “couple”, c’est la super foire. Tout le monde se lâche ! Les commentaires des potes et de la famille arrivent : t’as bien fait de te barrer c’était une conne, enfin on va pouvoir s’afficher ouvertement (ta fuck friend), mais pourquoi tu te tapes un boulet pareil, ah donc vos fiançailles c’était pas une blague ?… Et ça aussi, tout le monde en profite. T’avais rien demandé.
Bien sûr y’a les prudents qui n’aiment pas laisser de traces. Par principe. Et ceux qui ont eu de mauvaises expériences. Y’a des trucs qui finissent par rendre prudent.
Mais si nos vieux avaient leurs petites archives personnelles dans des boîtes, nous on a une partie de nos archives en 0 et en 1. Et c’est pas dans une boîte, c’est même pas chez nous. Sauf ce bon vieux mobile et ses SMS en noir et blanc.
