C’est pas forcément le billet le plus facile à pondre, mais j’ai bien réfléchi et en fait je crois qu’il faut que ça sorte aussi.
C’est une histoire de pari. A l’époque je trainais avec une fille qui sortait franchement du lot, côté look et côté tronche. Du genre à utiliser une canne à pommeau quand elle s’est pétée la cheville, plutôt qu’une canne anglaise. Du genre à savoir qu’elle est supérieurement intelligente et sensible. Du genre qui avait des idées vraiment originales. Un croisement de cauchemar et de rêve, d’ange et de démon, avec un putain de caractère bien trempé.
Après les cours, on refaisait le monde la nuit, avec force clopes, café et fringues noires. Et le matin, pas toujours frais, on continuait à discuter autour de la machine à café ou en cours. Ca n’est jamais allé plus loin (même si j’ai fait partie de ceux qui auraient bien tenté le coup mais qui n’osaient pas), mais on entretenait une complicité qui mettait le doute. Et pour faire bien chier un petit con prétentieux qui me sortait par tous les orifices, j’entretenais le mystère sur la nature de notre relation.
Et puis un jour, je me retrouve à discuter avec elle et son mec du moment, tous les trois peinards chez elle. Autant on les aurait pas vu ensemble, elle très affirmée et lui genre playboy un peu falot, autant il était bien barré et assez intéressant pour qu’elle soit attirée. Fallait juste creuser un peu et discuter pour voir, derrière ce petit air de minet blondinet, quelqu’un d’un peu fracassé et riche d’idées et d’expériences.
Et il se met à parler des mecs, que lui aime bien aussi, tout ça. Bon. Surprenant de naturel, on se connaît à peine mon gars, mais pourquoi pas. Et moi…
Moi j’y ai déjà pensé, plus jeune. Avec des potes. Des vrais potos de déconne, de partage d’expérience, de tout, à la vie à la mort, tout ça quoi. Ça datait de l’époque où on mélange un peu les sentiments, où les hormones jouent aux auto-tamponneuses dans nos organes, où les voix et les poils font des caprices qui te donnent envie de te retirer de la vie sociale et qui font qu’on te regarde comme on regarde un attardé mental. Ouais, c’était passé, mais restait un truc, une curiosité, quelque chose. Une capacité à trouver que certains gars sont vraiment beaux.
Je l’observe un peu pendant qu’il sort son laïus. Et en fait, ce gars, là, il pourrait bien le faire. Pas trop mec. Un peu minet. Bien foutu. Pas trop con. Pas trop sentencieux, plutôt gros déconneur. Du genre qui va décomplexer la chose. Du genre qui va jouer un peu. Et du genre qui va piger que je teste et qui va pas y aller comme un bourrin.
Alors je lui balance un peu comme ça, entre deux phrases qu’ont rien à voir : ah ben ouais, tiens, t’as raison, pourquoi pas explorer, enfin, en tout cas essayer, quoi, tu vois, pour savoir si ça me plaît. Ça te dirait qu’on se fasse ça un de ces soirs ? Allez, chiche !
Je sais pas si j’ai balancé la phrase qui tchue avec assez de naturel pour qu’il me croie, s’il avait particulièrement envie de coucher avec moi ou s’il était déjà assez bourré pour que ça le fasse marrer, mais il a dit OK, la semaine prochaine, un soir, dans son studio. Et la conversation reprend comme si de rien était.
Pendant le week-end, quand même, je me pose un max de questions. Mais tu attends quoi, en fait ? Il te plaît vraiment, il t’excite ? J’en sais rien, mais si un genre de mec me plaît, il est dedans. Actif, passif ? (oui à l’époque je raisonnais en binaire sur ce mode-là, c’est pas brillant je sais). Je sais pas, j’ai pas envie qu’il me prenne mais j’essaierai bien de le sucer pour voir si je kiffe ou pas.
Et puis finalement je l’appelle pour qu’on s’organise un peu, on prend rendez-vous (ouais, comme chez le dentiste), je me sape un peu pour l’occasion, il m’accueille avec une binouze et on commence à papoter de choses et d’autres comme si de rien n’était. Et j’ose pas trop. A un moment il se marre en plein milieu d’une phrase et il balance : bon, et si on passait à la suite ?
Histoire de créer une ambiance propice, je l’embrasse. Pas mal. Même s’il pique un peu il a gardé une certaine sensualité. On se désape, c’est déroutant. D’abord par la nature des fringues. L’odeur corporelle. On se tripote. On essaie quelques trucs. Ça manque d’entrain. C’est pas désagréable mais c’est pas vraiment excitant. Lui, pourtant, semble prendre du plaisir. Au moment de mettre une capote, je vois bien que ça va pas le faire. Il est un peu déçu, mais il rit quand même. Je lui demande un truc à boire. Fais péter directement une vodka, la bière ça fait pédé.
Il se marre. Je bois. Cul sec, forcément.
Clopes, sourires alors qu’on est à poil sur le canapé. On se rhabille. Bon, ben… bonne soirée, hein. Désolé.
Je sors, il fait nuit et il y a peu de trafic, curieusement. J’ai un gros machin tout dur qui me gène dans la poche. Un téléphone portable. Je l’allume machinalement pour regarder l’heure. Pas trop tard. Je rappelle une amie, une confidente, et un amour déçu à la fois (ouais, elle cumule). J’ai besoin de parler, de lui dire là, tout de suite, ce que j’ai essayé de faire. J’ai besoin de son regard. Ouais, comme un môme.
En fait, sur le coup, je suis pas honteux, non, c’est pas ça. Je suis déçu de pas être allé au bout de l’expérience. Elle décroche, je lui raconte tout en environ une minute et douze seconde d’un air hyper détaché. Elle se marre, avec sa voix cristalline. Elle est pas vraiment étonnée, d’ailleurs. Bon ben au moins t’auras essayé, faut croire que t’es complètement hétéro et puis c’est tout. Je suis allé la rejoindre pour une soirée, d’un autre genre, forcément.
Le lendemain, je retrouve la jolie jeune femme qui me fascinait et avec le mec duquel j’avais essayé de faire des cochoncetés, avec son accord à elle. Ouais, relis bien et essaie de te figurer, ça me fait toujours bizarre même aujourd’hui. Elle m’en parle pas, sans doute qu’elle sait déjà que ça a été un fiasco. Alors on a continué à discuter comme d’hab’. Et tout le reste a été comme d’hab’, même si j’ai eu tendance à éviter de croiser son mec par la suite. On était vraiment tout le temps fourrés ensemble, inséparables, complices.
Ce qui m’a longtemps fait marrer, c’est que plein de gens croyaient que je couchais avec elle. Alors qu’à bien tout prendre en compte, la personne avec qui j’avais eu le plus de contacts sexuels, en fait, c’était lui.
